Thursday, June 25, 2015

Dieu et César
État et religion en Europe et en France

« Le plus grand désastre qui soit arrivée à la chrétienté a peut-être
été la conversion de Constantin, et l’immixtion, par la suite, de César dans les affaires de Dieu,
et de l’Église de Dieu dans les affaires de César »,
Arnold Toynbee



L’instauration d’un prétendu  califat et les  projets de création d’État islamiques  nourris par  divers  mouvements  islamistes ont  renforcé l’idée  que  pouvoir politique  et  religion sont décidemment inséparables  dans l’islam. On oublie  cependant le fait que cela a été longtemps le cas au sein de l’Europe chrétienne.
               
                Je me propose d’effectuer un rapide survol historique de l’évolution des rapports  entre l’État  et la religion en Europe et en France ;   puis une brève analyse  des systèmes de pouvoir  en place aujourd’hui :  de la laïcité à   la française  au  confessionnalisme  politique à  la libanaise  qui constituent deux « idéaux-types »  diamétralement opposés,  en passant par le sécularisme à  l’anglo-saxonne.  J’aborderai  enfin  le problème de  la gestion de diversité culturelle et religieuse et ethnique qui se fait de plus en plus pressant à   l’heure  du  retour du religieux  qualifié par Giles  Kepel de « revanche de Dieu ».        

              Des liens historiques

Depuis l’aube des civilisations, les religions ont représenté un fondement essentiel structurant les systèmes politiques.  Des dieux-rois de l’Antiquité aux rois de droit divin de France, en passant par les sultans-califes ottomans, « ombres de Dieu sur terre », la religion a historiquement servi à légitimer les souverains et leurs lois jusqu’à l’époque moderne. A Rome, les empereurs  étaient  divinisés et le  culte impérial était mis au service de l’intégration des peuples de l’Empire. Et le Dieu des Juifs est un Dieu national contrairement au  Dieu universel des chrétiens et  des musulmans.

Quand le christianisme devint la religion officielle de l’Empire romain, la loi religieuse devint partie intégrante de l’ordre public et de l’État. Pendant des siècles, l’Europe chrétienne a connu une alliance indissoluble entre le trône et l’autel. Religion et politique étaient  pensées comme indissociables, que ce soit sous la forme de la théologie civile à Rome ou sous celle de l'augustinisme politique dans le Moyen Âge chrétien. Immanentes l'une à l'autre ou dans un rapport de subordination, les sphères politique et religieuse semblaient inextricablement nouées. C'est  ce lien étroit que la philosophie moderne a petit à petit défait. En jetant les bases théoriques d'un État souverain débarrassé de toute tutelle théologique et de la sécularisation du droit, les idées des Lumières ébranlèrent l’ordre ancien. Puis en affirmant la souveraineté du peuple, il reviendra à la Révolution française de renforcer le tournant vers la démocratie représentative amorcé en Angleterre dès le milieu du XVIIe siècle. L’alliance « théologico-politique », entre le trône et l’autel fit que, comme les bolcheviques après eux, les révolutionnaires français entreprirent d’abattre à la fois le pouvoir monarchique et celui de l’Église. En brisant cette alliance, ils ouvrirent la voie à la séparation de l’Église et de l’État qui finit par s’imposer un siècle plus tard en France et en Occident. Résultat obtenu de haute lutte contre l’ordre établi et les forces réactionnaires.
             
Pouvoir temporel et spirituel 

              Pour  Max Weber «  la vocation de domination structurellement inhérente au pouvoir politique et au pouvoir religieux est une source potentielle de conflits ouverts ou latents entre puissances politiques séculières et  puissances théocratiques. Qu’il s’agisse de lutte de pouvoir, de crise culturelle (Kulturkampf) opposant les deux parties, ou bien de collision entre valeurs religieuses et valeurs politiques.»  Toutefois les intérêts respectifs du pouvoir politique et du pouvoir politique peuvent aussi bien  diverger que converger. C’est le cas de la question du changement et des  réformes. Tirant leur légitimité de prétendues   révélations divines, les dogmes religieux, bien que contingents et ayant été édictés à des époques historiques dépassées par le temps, l’évolution des mœurs ou les exigences de la vie moderne, sont en principe intangibles, D’où le fait que les institutions religieuses soient sans doute parmi les plus conservatrices. Cette caractéristique peut les amener, soit à être en phase avec les aspirations de la société et le pouvoir politique quand celui-ci est conservateur, soit à se heurter à lui quand il est révolutionnaire ou réformateur.

Si l’Église catholique a longtemps été une force réactionnaire, c’est davantage le cas de l’islam.  D’une part car à   la différence de l’Évangile, le Coran et les hadiths du Prophète se sont   attachés à réglementer la vie sociale familiale et individuelle des musulmans et concernent également la politique. Et de  l’autre, car  les portes de l’exégèse ont été fermées au XIe siècle et Enfin car  l’islam n’a jamais été confronté à un mouvement de contestation aussi puissant que le protestantisme, qui a contraint le catholicisme à s’engager sur la voie de la Contre-réforme et de l’aggiornamento. Le conservatisme rigide inhérent à l’islam fit par exemple qu’à partir de l’ère des Tanzimat (réformes), la Porte s’est constamment heurtée à la résistance des ulémas. Et que c’est en brisant leur pouvoir que Mustapha Kemal a pu imposer les siennes. A l’inverse, l’alliance entre le wahhabisme qui rejette toute interprétation du Coran qui diffère du sens littéraliste et la dynastie saoudite est un exemple type de convergence d’intérêt entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux.

              En enjoignant ses disciples de «  rendre à César ce qui est à César, et à Dieu  ce qui est à Dieu », le Christ avait clairement établis une distinction entre le politique et le religieux. Mais à Byzance le pouvoir de « César » (le basileus), était à la fois temporel et spirituel. «  Césaropapisme » dont se prévalaient également les premiers empereurs d’Occident qui entendaient soumettre l’Église catholique à leur autorité. De son côté cette dernière affirmait la supériorité du pouvoir spirituel sur le pouvoir temporel. Pendant des siècles, les hommes de religion eurent infiniment plus d’influence politique au sein de la chrétienté qu’au sein du monde musulman.  La papauté médiévale était une théocratie.   Le pape régnait sur ses propres États, et il en était de même de plusieurs princes de l’Église catholique. Non contents de s’immiscer dans les affaires intérieures des États catholiques, les papes de la Renaissance furent aussi, comme Alexandre VI et Jules II, des chefs politiques et de guerre. Mais aussi, heureusement, de grands mécènes, comme pour se faire pardonner aux yeux de l’Histoire leurs mœurs dissolues et leur goût immodéré des richesses matérielles.  Dans la  société d’ordres  de la France d’Ancien régime, le clergé occupait la première place en termes de dignité avant la noblesse et le tiers état. Jusqu’au XIXe siècle la religion imprégnait autant les institutions et la vie de la société en Occident qu’en Orient. C’est en France que la vague de sécularisation qui a gagné le monde prit la tournure la plus radicale quand la Troisième République, héritière de la Révolution  mena une véritable guerre contre la religion avant de voter en 1905 la loi de séparation de l’Église et de l’État. Au sein d’un Occident « sorti du religieux », et largement déchristianisé,  il a longtemps  que la religion  n’exerce plus le  même pouvoir que par le passé. L’Église catholique se consacre  désormais essentiellement  à sa mission spirituelle, morale et sociale. Il n’en reste pas moins que le mini-État reconnu internationalement dont dispose le souverain pontife depuis les accords de Latran donne à la diplomatie vaticane une forte audience politique. Le rôle de Jean Paul II dans la dissolution de l’empire soviétique constituant une réponse à la question de Staline : « le pape, combien de divisions ? »  

              
Le christianisme des premiers siècles

Pendant trois siècles le christianisme demeura une religion distincte de l’État romain et souvent persécuté  par lui. Durant cette période de lutte, les chrétiens se dotèrent d’une institution propre, l’Église, avec ses lois, ses tribunaux et sa hiérarchie. Puis leur rapport s’inversa à partir de la conversion de Constantin. Se considérant comme un souverain universel, c’est lui qui convoqua et présida le concile de Nicée en 325 pour condamner l’arianisme. A dater de ce concile, ce sont généralement les empereurs qui tranchent entre les adeptes des différentes doctrines religieuses, ce qui montre à quel point l’Église triomphante des IVe et Ve siècles est étroitement liée au pouvoir séculier en place. Il appartiendra à Théodose Ier de faire  en 381 du   christianisme la religion officielle de l’Empire. C’en était fini de la tolérance dont avait fait preuve Constantin. A partir de ce moment la société de l’Empire n’est plus censée être  formée seulement de citoyens mais de fidèles.  Toute atteinte à l’Église devient une trahison envers l’État. Et le principe du césaropapisme instauré par Constantin, c'est-à-dire la réunion en la personne de l’empereur du pouvoir temporel et spirituel était consacré

Byzance, la sainte Russie et l’Eglise orthodoxe.

              Dans  l’Empire byzantin, les  basileus, se considérant comme égaux des apôtres (isapostolos) et lieutenants de Dieu sur terre, furent en même temps les chefs de l’Église. »  Incarnant le dogme défini par le concile de Chalcédoine en 451, leur autorité sur l’Église orthodoxe fût  renforcée par Justinien. « Dans son esprit  L’État c’est l’Église et l’Église c’est l’État et tous deux s’incarnent dans l’empereur [..] Ne pas lui obéir, c’est violer la loi religieuse et commettre un sacrilège. »   Appuyée sur l’État, l’Église deviendra  très rapidement persécutrice. La religion s’infiltre  dans le droit privé, réglementant les actes les plus importants de la vie civile. La loi divise les hommes selon leur religion. Interdiction est faite aux personnes de religions différentes de contracter mariage. C’est les prémices du régime communautaire des sociétés orientales qui fut renforcé par l’institution ottomane des millets.  L’intransigeance religieuse et culturelle  de Byzance eut de graves conséquences. L’orthodoxie fût troublée par de nombreuses crises dogmatiques  dites christologiques : arianisme, nestorianisme, monophysisme. Ces dernières étant largement le reflet d’une réaction  culturelle et proto-nationale  sémitique  contre l’hellénisme. 

En Russie convertie au christianisme grec en 980, les rapports entre l’Église et l’État évoluent dans le sens d’une subordination toujours plus forte du spirituel au temporel. Les théologiens d’Ivan III (1453-1505) élaborèrent  une théorie de la monarchie de droit divin qui faisait du souverain russe  le chef et le défenseur de la religion orthodoxe. A partir du règne d’Ivan IV, les souverains russes prirent, le titre de « tsar » qui signifie césar, marquant ainsi clairement leur volonté de se situer dans la continuité de l’Empire romain. Leur empire se voyait comme la troisième Rome dont le destin était de diriger le monde slave et orthodoxe et rêvait de reconquérir la seconde Rome, c’est-à-dire Constantinople.  Le sentiment national en formation repose désormais sur cette identité entre Russe et orthodoxie. Elle  fait aujourd’hui un retour en force d’autant plus marqué qu’elle a été opprimée  durant la parenthèse communiste. 

La chrétienté médiévale 

Jusqu'à la Renaissance la chrétienté  a constitué un facteur puissant d’unité par delà les frontières étatiques,  les particularismes locaux, et les différences ethniques et linguistiques entre les peuples européens.  Durant des siècles l’identité religieuse primait sur l’identité nationale inexistante à l’époque. Après la fin de l’empire romain en 476, les Gallo-romains constituent l’immense majorité de la population de la Gaule. Les envahisseurs francs vont devoir donc s’adapter. Le pouvoir politique ayant disparu, ils s’associent avec la seule force structurée qui subsiste : l’Église. Alors débute le long règne de cette dernière qui ne commencera à s’estomper qu’à partir de la Renaissance au XVIe siècle. Désormais le partage se fera entre l’Église et le roi, un roi sacré par Dieu et disposant de pouvoir thaumaturges. Comme Constantin, Clovis se convertit au christianisme par opportunisme politique : « Dieu de Clotilde si tu me donne la victoire, je me ferai chrétien ».

Longtemps après la chute de Rome, le prestige de l’Empire romain était tel que le rêve de Charlemagne fût de refonder l’Empire romain d’Occident. Dans la vision de l’époque on imaginait le monde à l’image des cieux. Un seul Dieu régnait au ciel, un seul empereur devait donc gouverner le monde séculier et un seul pape l’Église universelle. L’Empire carolingien est inséparable de l’Église de Rome qui encourage sa formation et entend bénéficier de sa protection.  Charlemagne réalise à sa manière l’idéal de saint Augustin d’une cité des hommes, préfigurant la cité de Dieu. A partir de son  règne  et jusqu'à la fin du Moyen Âge, le caractère religieux du pouvoir impérial était symbolisé par le sacre pontifical. Héritiers des Césars, les empereurs d’Occident se faisaient d’abord couronner roi des Romains, titre également porté par les successeurs désignés avant d’accélérer à la dignité impériale. Cette tradition fût  ressuscitée par Napoléon qui se couronna  empereur en présence du pape et attribua à son fils le titre de roi de Rome.

C’est Pépin le Bref, proclamé roi des Francs en 751, qui créa en retour pour la papauté les États pontificaux qui perdureront jusqu’au XIXe siècle. A partir de ce moment la figure de l’évêque de Rome s’affirme comme celle du chef d’un État alors que rien dans la religion chrétienne ne le prédisposait à remplir cette fonction. Cette création et l’accession du pape à la souveraineté sera loin d’être un bienfait. Et le trône pontifical a été maintes fois occupé par des hommes ambitieux plus préoccupés d’étendre leur pouvoir temporel que de remplir leur mission spirituelle.

La lutte du sacerdoce et de l’Empire

Le Moyen Âge fût émaillé de luttes d’influence entre les souverains et la papauté  pour qui le pouvoir spirituel devait avoir la primauté sur le pouvoir temporel. Selon la théorie  clunisienne des deux glaives, développée au XIe siècle  le pape, vicaire de Dieu sur terre,  devait être le chef suprême de la société humaine organisée pour son salut. Il devait donc disposer des deux pouvoirs (les deux glaives), le spirituel entre ses mains et le temporel à ses ordres. De leur coté les juristes et théologiens de l’empereur voyaient dans l’Empire la cité de Dieu. Rien ne pouvait se faire sans l’empereur, moins encore contre lui.
              En 1059, Nicolas II, pape clunisien, proclama que le choix du pape devait désormais être du ressort exclusif des cardinaux. L’empereur perdait ses prérogatives ecclésiastiques. Même dans leurs propres pays les souverains n’avaient plus le droit d’investir les évêques. Cette décision entraîna ce qu’on appelle la «  Querelle des investitures ». Celle-ci est fondamentalement une lutte de pouvoir politique qui tourne autour de deux questions principales : qui de l’empereur ou du pape nomme les évêques ? Le pape a-t-il le droit de déposer l’empereur ? Elle divise l’Italie et l’Empire entre guelfes, partisans du pape, et gibelins, partisans de l’empereur. »  Grégoire VII  élabore une doctrine selon laquelle  dans la société chrétienne « l’ordre laïque» n’a d’autre fonction que l’exécution des commandements formulés par « l’ordre sacerdotal ».               L’empereur Henri IV  qui ne pouvait évidement pas accepter  cette subordination   envahit les Etats de l’Eglise et fit nommer un antipape par un concile d’évêques allemands.  Mais il  fût  finalement obligé en 1077 de s’humilier à Canossa pour implorer le pape de lever l’excommunication prononcée contre lui.  La lutte entre le  sacerdoce et l’Empire prit une nouvelle ampleur avec Frédéric Barberousse et   Fréderic II de  Hohenstaufen  (1138-1268). Elle  s’acheva  par le triomphe provisoire de la papauté qui les excommunia et souleva contre eux des coalitions militaires. Mais  cet abus de pouvoir  traduisit  l’abime moral et spirituel dans lequel elle était tombée au cours des deux cents ans écoulés.  La papauté ne fût pas seulement en conflit avec les empereurs ; elle se heurta également aux autres rois qu’elle prétendait  soumettre à son autorité.
               
                De la Réforme au siècle des Lumières
               
                La Réforme est née en réaction aux abus scandaleux de l’Église et de ses princes, au premier chef des papes eux-mêmes.  A partir de 1520, les idées de Martin Luther allaient définitivement briser l’unité de l’Empire.  A la paix d’Augsbourg (1555) mettant provisoirement fin aux guerres de religion, un compromis entre catholiques et luthériens est atteint : les sujets sont tenus d’adopter la religion de leur prince,  ce qui traduit une conception singulière de la tolérance. Il faudra  cependant attendre la fin de la guerre de Trente ans (1618-1648) pour que ce principe de Cujus regio ejus religio soit celui de l’Europe. L’échec de Charles Quint à instaurer un empire universel, la révolution intellectuelle représentée par la Renaissance et l’affaiblissement de la papauté provoquée par la Réforme protestante entrainèrent l’effondrement définitif du vieil idéal médiéval d’universalité et d’unité de la chrétienté ». Significativement, le mot « Europe » remplace progressivement dans le langage courant celui de chrétienté. Prônée par Machiavel la notion de raison d’État se substituera à celle de morale en politique étrangère.  Réforme et Contre-réforme ont commencé de transformer, aidés en cela par les intérêts dynastiques des États nationaux, ce qui fût la chrétienté européenne au Moyen Âge. Déjà l’Europe des États est la réalité majeure et l’Église n’a plus le pouvoir qui fût le sien trois siècles plus tôt.  Avec la pluralité des États souverains, il n’y a plus d’ordre international avec un possible arbitre, le pape. Les guerres sont désormais conçues comme des conflits sécularisés entre États. Sous le règne d’Henri III Jean Bodin  théorise en  France en 1576  le concept d’État souverain qui ne reconnait aucune supériorité, ni celle du pape, ni celle de l’empereur. Se posant en rival de l’idéal impérial, il affirme sa souveraineté par la formule : «  le roi est empereur en son royaume ». Et, la création d’une  Église nationale en Angleterre  sous le règne d’Henri VIII  avait  surtout pour but de faire cesser les immiscions du Saint Siege dans les affaires du royaume.  

                Dans les pays protestants la Réforme renforça le pouvoir des souverains, puisqu’ils n’étaient plus les serviteurs de l’Église. Tandis qu’en France l’absolutisme royal rogna les ailes au pouvoir de l’Église. A dater du règne de Philippe le Bel, les « rois très chrétiens » comme se nomment les souverains français n’auront de cesse, de s’affranchir de la tutelle de Rome. Le gallicanisme, doctrine religieuse et politique, vise à réduire l'intervention du pape au seul  domaine  spirituel, ne lui reconnaissant pas de rôle dans le domaine temporel. Elle s’oppose  à l’ultramontisme (la doctrine d’au-delà des montagnes, c’est-à-dire de Rome) qui prônait la supériorité du pape.   Il s’agit aussi de soustraire l’Église de France à l’autorité exclusive de Rome pour la soumettre au contrôle royal. L’édit de Nantes promulgué par Henri IV à l’issue des guerres de religion laissait entrevoir  l’aube  d’une nouvelle ère de tolérance.  Mais il n’en fut rien et,  sous le   règne de Louis XIV,  l’absolutisme se conjugue avec l’intolérance religieuse, comme en témoigne la révocation de l’édit de Nantes ordonnant le bannissement des protestants francais.  

Cependant  à la même époque, c'est-à-dire au XVIIe siècle,   Locke  élabora  pour la première fois le concept moderne de séparation de l'Église et de l'État. Et, avec Hobbes, la doctrine de la souveraineté se développa comme conséquence de la séparation entre le divin et l’humain.  Au XVIIIe siècle  La Philosophie des Lumières   entreprend  de  libérer  enfin  l’homme  des lianes étouffantes de l’obscurantisme religieux. Figure emblématique des philosophes des Lumières, le nom de Voltaire est attaché à son combat contre « l’infâme », nom qu’il donna au  fanatisme religieux, et pour la tolérance et la liberté de penser et d’expression. Le Contrat Social de Rousseau affirme  les droits de l’individu par rapport à l’État.  Tandis que  l’Esprit des lois de Montesquieu  prône la séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire . La philosophie des Lumières inspirera dans la seconde moitie du XVIIIe siècle le despotisme éclairé dont Fréderic  de Prusse est un des  monarques les plus représentatifs. Pour lui l’autorité royale n’est pas de droit divin et le souverain est le premier serviteur de l’État

De la Révolution française à  la séparation de l’Eglise et de l’Etat

En dénonçant  l’alliance entre le trône et l’autel, les idées des Lumières ont joué un rôle un important dans le déclanchement de la Révolution française. En remplaçant le monarque de droit divin par la notion de souveraineté de la nation, elle représenta un moment fondateur de la modernité en Europe et acquit une portée universelle avec la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. A travers l’Europe, les bouleversements provoqués par la Révolution française et les guerres napoléoniennes ruinèrent l’influence de l’Église catholique sur les pouvoirs et la société. Mais  la notion moderne de la laïcité  et de séparation de l’Église et de l’État est   étrangère aux révolutionnaires. Ils n’imaginent pas qu’une nation puisse se passer d’une religion commune.  Aussi visent-ils à soumettre l’Église à l’État  en votant la constitution civile du clergé faisant des curés et des évêques des fonctionnaires devant prêter serment à l’Etat. Puis,  avec le culte de l’Etre Suprême,  Robespierre tentera de créer  une religion révolutionnaire. L’échec de ces tentatives pour substituer des cultes nouveaux au catholicisme amènera finalement Bonaparte  à signer un concordat avec la papauté.

  Il faudra attendre la fin du XIXe siècle pour voir se généraliser en Europe la sécularisation du pouvoir politique et du droit. Entre temps, en effet, à la suite de la chute de l’Empire napoléonien, les monarchies traditionnelles initièrent un mouvement réactionnaire contre les idées républicaines. En France la Restauration, est le théâtre d’une réaction contre l’anticléricalisme révolutionnaire. Le catholicisme est proclamé « religion de l’État ». La Charte de 1814 garantit néanmoins la liberté de culte. « Pour le parti des dévots, et les Chevaliers de la foi, Dieu a puni la France par la Révolution pour avoir trahi sa mission chrétienne et avoir démoralisé l’Europe au temps des Lumières impies. »  En Europe se forme  la Sainte Alliance constituée des monarchies autrichienne, russe et prussienne destinée à défendre le principe de légitimité contre les prétentions des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Cette coalition trouva un allié  dans le Saint-Siège,  surtout sous le pontificat de Pie IX (1848-1878)  qui apparaît comme celui de l’intransigeance. Dans le contexte qui a conduit, à partir de 1859, à la disparition des États temporels du pape et à l’annexion de Rome comme capitale du royaume d’Italie en 1870, il  rompt avec le libéralisme religieux, moral et politique de son temps. Dans le Syllabus des erreurs modernes, il rejette à la fois la Réforme protestante, la philosophie des Lumières, l’État libéral, l’idée de séparation de l’Église et de l’État, le socialisme,  la morale naturelle et la liberté absolue d’opinion et d’expression. Il réaffirme l’autorité du Saint-Siège à l’égard des Églises nationales Et le premier concile du Vatican proclame le dogme de l’infaillibilité pontificale lorsqu’il parle ex cathedra, c'est-à-dire lorsqu’il définit une doctrine sur la foi ou la morale. Un changement de cap s’opère  cependant lors du pontificat de Léon XIII qui a inauguré, avec l’encyclique Rerum novarum (1891), la doctrine sociale de l’Église et a conseillé aux catholiques français la politique de ralliement à  la République dont ils récusaient jusqu’alors la légitimité.  .

Le catholicisme ayant choisi le camp de la Contre-révolution et les héritiers de la Révolution ne pensant pas pouvoir en  consolider les acquis sans détruire l’Église, cette séparation s’est opérée en France dans une atmosphère de guerre de religion. Les choses se sont passées autrement dans les pays qui n’ont pas été directement touchés par les événements révolutionnaires. Ce fût en particulier le cas dans les pays protestants où l’anticléricalisme n’avait pas de raison d’être. L’État ne se trouvant pas en présence d’un clergé organisé et dépendant d’une autorité universelle comme le Saint-Siège. Et les Églises protestantes  étant, contrairement au catholicisme romain, en phase avec les tendances libérales se faisant jour au XIXe siècle.   

Sous la Troisième République, la vie politique  a été marquée par une lutte entre deux courants séparant en gros monarchistes catholiques et ultramontains d’une part,  et républicains radicaux et anticléricaux de l’autre. La pensée laïque se transforma en anticléricalisme militant, basculant dans la volonté de détruire le catholicisme comme l’exprime le mot de Gambetta : « Le cléricalisme voilà l’ennemi ! ». L’anticléricalisme  atteint son paroxysme sous Emile Combes qui, poursuivant l’œuvre de Jules Ferry qui avait  instauré l’enseignement primaire laïque obligatoire,  a fait fermer les écoles religieuses en 1903  et interdit les congrégations qui sont expulsées de l’Hexagone. Afin de « républicaniser l’armée », les officiers catholiques sont fichés et leur avancement entravé, provoquant un énorme scandale et la chute du gouvernement Combes.  Votée en 1905  la loi de séparation de l’Église et de l’État  est  condamnée   par une encyclique du pape Pie X qui demande aux catholiques français de lui résister.  Cependant les relations entre l’État et l’Église finissent par s’appaiser  à  la faveur de l’union sacrée qui se constitue  à  la veille de la Grande guerre.

L’élection en 1919, pour la première fois depuis 1872, d’une majorité de droite et une « Chambre bleu horizon », permettent le rétablissement des relations diplomatiques entre la France et le Saint-Siège  qui avait été rompues et le retour des congrégations.  L’Entre-deux-guerres marque un approfondissement du clivage entre, d’un côté les radicaux et les socialistes, et de l’autre les catholiques traditionalistes et anti républicains qui voient dans leurs idées l’œuvre corrosive des juifs et des francs-maçons. Des ligues de droite ont pour programme la restauration de l’autorité de l’État et sont fortement imprégnées de catholicisme social. C’est notamment le cas des Croix-de-Fer et de l’Action française de Maurras dont les troupes de choc, les Camelots du roi, sont royalistes.  Son « nationalisme intégral » et le « catholicisme intégral » ont partie liée dans la guerre menée à la fois contre le modernisme, contre la République, contre l’étranger.  LÉtat français instauré par le maréchal Pétain s’inspire largement des  valeurs  catholiques traditionnelles et réactionnaires. Sa « révolution nationale » repose sur la formule «  travail, famille, patrie »  qui rejoint la composante sociale de la doctrine catholique de l’époque.  Mais la Quatrième République restaurera le principe de laïcité qui  fonde  le pacte républicain et est censée garantir l’unité nationale.

La laïcité républicaine et l’islam 

Avec la Constitution de 1958 instituant la Cinquième République, la laïcité fonde désormais le pacte républicain et est censée garantir l’unité nationale. Toutefois le général de Gaulle ne craint  pas de rappeler cette vérité «  La République est laïque, la France est chrétienne ». A partir des années 1960, le principal défi posé au modèle républicain français est l’intégration économique et sociale de la communauté musulmane et son interférence avec le problème algérien.  La grande majorité des musulmans se comportent conformément aux lois et pratiques de la République. Mais des études font état d’un lien entre immigration et délinquance, tout en l’attribuant à la pauvreté et à l’exclusion. De  larges franges de l’opinion s’inquiètent d’un éventuel danger, du moins culturel, lié à l’islamisme, pour le pays. Inquiétude  alimentée par la montée de l’islamisme radical qui favorise la progression  de l’extrême droite représentée par le Front National.  Se situant dans la ligne de la droite catholique,  il récupère le mythe de Jeanne d’Arc, symbole d’une chrétienté luttant pour sa foi et sa patrie. 
 La question fait également débat au sein de la droite modérée contrainte de tenir compte des craintes de son électorat ; comme de la gauche, beaucoup plus libérale en matière d’immigration. Une des réponses apportée à ce problème par le gouvernement a été la création en 2002 d’un Conseil français du culte musulman afin d'organiser une représentation des musulmans français. Cela, bien que l'État français ne reconnaisse pas légalement les origines ethniques et religieuses. En 2003, la commission Stasi,  conclut que : «  la grande majorité des Français est attachée à la laïcité, « sur laquelle est fondée l’unité nationale, une valeur qui rassemble, en même temps qu’un garant de la liberté individuelle ». Mais ce constat  ne peut  cacher la crise que traverse le modèle français face à la présence jugée envahissante de l’islam, ce qui est d’ailleurs aussi le cas des autres pays européens.
              L’affaire du voile à l’école éclata à cette époque. S’en est suivi un débat dérapant parfois sur des déclarations paraissant stigmatiser les musulmans et perçues comme telles par les intéressés. Votée en mars 2004, une loi interdit les « signes manifestant ostensiblement une appartenance religieuse à l’école ».  Face au  problème de l’intégration des  musulmans vivant en France, Nicolas Sarkozy crée  un ministère de l’immigration et de l’identité nationale. Il s’agissait de substituer «  un islam de France à un islam en France ». Mais devant le peu de succès de cette politique et afin de contrer la concurrence du Front National, opérant un revirement, il lance, en janvier 2010, un débat sur l’identité nationale. Ayant entrainé une polémique sur l’islam et des dérapages xénophobes, ce débat est toutefois abandonné au bout de trois mois.
Sur un autre plan  en 2013 le projet de loi sur la légalisation du « mariage pour tous » provoque des manifestations monstres dans le pays, ce qui n’empêche pas la loi d’être votée par la majorité socialiste au Sénat et à l’Assemblée nationale. Ce sursaut ne doit pas masquer la déchristianisation du pays. Celle-ci s’accompagne du réveil d’un laïcisme agressif qu’on peut qualifier de fondamentalisme laïc incriminant le fait religieux en général de susciter de l’intolérance »La France s’est ainsi employée, au grand dam du pape, à refuser toute mention des racines chrétiennes

Laïcité et communautarisme

Alors que  la République française  ne reconnait que les individus et considère que le communautarisme est une idéologie pernicieuse,  en Angleterre une loi interdisant le port du voile islamique  dans les établissements publics  serait impensable. Au nom des libertés, le communautarisme y est au contraire considéré comme un facteur de paix sociale favorisant le vivre-ensemble au sein de la société. Pour ses défenseurs le modèle anglo-saxon de sécularisation est supposé se prêter mieux au respect des valeurs religieuses et communautaires que la laïcité à la française. Mais le modèle français de laïcité  semble le plus à même,  malgré les énormes difficultés qu’il rencontre,  à  assurer l’intégration d’une population musulmane  en pleine croissance. Et le Premier ministre britannique lui-même  a reconnu l’échec du modèle communautariste.

Cela dit la radicalité du modèle français est une exception mondiale et  les rapports entre l’Eglise et l’Etat dépendent du contexte historique et socioculturel local.  La  séparation stricte Eglise/Etat est moins nette  qu’en France dans les autres pays européens. Dans la majorité d’entre eux l’Etat est neutre.  Certains, comme l’Allemagne, connaissent un régime de concordat. Et il existe dans d’autres une religion officielle : le catholicisme en Irlande ; l’orthodoxie en Grèce ; le luthérianisme au Danemark ; et l’anglicanisme en Angleterre où le souverain est en même temps le chef de l’Église.  Quant aux  Etats-Unis ils se définissent comme une nation de croyants. Et lors de son intronisation, le  président américain prête serment sur la Bible de respecter la Constitution.

Dans les pays multiethniques ou multi confessionnel, comme l’Ulster, la Bosnie ou le Liban  le système politique  est souvent  basé sur une répartition communautaire  du pouvoir.  L’État nation supporte souvent mal en effet le pluralisme des identités et l’existence de minorités en son sein. Et il peut devenir une machine à fabriquer de l’exclusion. Hannah Arendt considérait pour cette raison comme dangereux dans le cas des États pluricommunautaires un rapport majorité-minorité, lui préférant une forme fédérative dans laquelle chaque communauté s’administre de manière autonome. C’est la thèse défendue par ceux qui  pensent que le libanais  système de  fédération de  facto de communautés  à base  non territoriale est plus adapté à sa structure multiconfessionnelle. D’autre pensent  au contraire que  l’institutionnalisation du confessionnalisme politique entrave l’émergence d’une véritable citoyenneté et lui attribue tous les maux dont est affligé le Liban.   Cette question fait débat, mais il faut  constater que la succession de crise qu’a connu le pays  remonte à  l’adoption entre  1840 et 1860 d’un système confessionnel qui ouvert la voie à  la clientélisation des communautés libanaises et aux ingérences étrangères dans les affaires du pays.  


Ibrahim Tabet 

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