https://www.youtube.com/watch?v=V_W_8z_ieJc&feature=youtu.be
Wednesday, May 31, 2017
Saturday, May 20, 2017
Vers «l’homo deus » ?
C’est en Afrique, berceau de
l’humanité, qu’apparut l’australopithèque, premier hominidé bipède, il y a environ 4,2 millions d’années.
La libération des mains que permet la position debout entraîna à son tour l’accroissement de la
taille du cerveau qui distingue l’espèce homo des singes. Il s’est passé autour
de 2 millions d’années entre cette
apparition et celle de l’homo habilis qui développa l’utilisation des outils de
l’âge de pierre, puis celle de l’homo erectus. Elle fut suivie par la naissance des Néandertaliens dont la branche n’eut pas
de postérité et enfin, il y deux-cents
mille ans de l’homo sapiens qui représente
le stade final de la transformation anatomique de l’espèce. Alors
qu’elle était sujette aux lois de la
nature, l’évolution de l’humanité est désormais uniquement le produit de la
culture. Notre ancêtre maitrisait déjà
des rudiments de langage il y a environ
70000 ans. Puis, survint, il y a dix mille ans au néolithique, l’invention de l’agriculture au Proche-Orient,
entraînant la transformation
progressive des chasseurs-cueilleurs du
paléolithique (dont il existe encore des clans en Amazonie) en
agriculteurs-éleveurs. C’est aux Sumériens
qui créèrent la plus ancienne civilisation du monde que l’on doit l’invention de l’écriture il y a
5000 ans. On assiste dès lors à une accélération du changement. Il
s’écoule par exemple dans le domaine technologique 4500 ans entre l’invention
de l’écriture et celle de l’imprimerie (en 1450). Cinq cents ans entre cette
dernière et le lancement du premier ordinateur commercial (en 1952) et moins de
soixante ans entre celui-ci et celui des
Smartphones. Ces progrès se sont accompagnés d’une évolution parallèle des croyances religieuses. Ce n’est pas grâce à l’utilisation de la
pierre polie, c’est par la première tombe que l’homo sapiens se distingue des
premiers hominidés. Les rituels de la mort attestés par les objets enterrés
autour des corps des défunts témoignaient de l’idée qu’il existait une vie dans
l’au-delà. La croyance en
l’existence de causes surnaturelles aux événements naturels entraîna
l’apparition, au cours du paléolithique, de l’animisme, forme primitive de
religiosité sacralisant la nature. De l’animisme préhistorique, l’humanité est
passée à l’hénothéisme (culte d’un dieu des dieux) puis, s’agissant des trois religions
abrahamiques, au monothéisme. Selon la théorie évolutionniste dominante,
chacune de ces grandes phases de l’histoire des religions représente un progrès
par rapport à la phase précédente ; la pensée religieuse évoluant vers une
sophistication et une abstraction plus grande. La question de savoir si le
monothéisme constitue un progrès par rapport au polythéisme antique et aux autres
croyances reste cependant posée. L’idée de l’unicité de Dieu est certes plus
satisfaisante intellectuellement, mais celle du Dieu personnel des trois
monothéismes – « Humain trop humain »
- ne l’est pas davantage que celle d’un Absolu impersonnel formulée par
l’hindouisme. Et force est de constater que les religions monothéistes n’ont
pas toujours représenté une avancée au plan moral. Aujourd’hui encore, la
majorité des hommes vit sous l’influence de religions non monothéistes et n’en
prônent pas moins des idéaux éthiques. Les religions n’échappent pas à la loi
du changement. L’idée qu’on se fait de Dieu n’est plus la même aujourd’hui
qu’hier. Et Max Weber fait de l’histoire
de la modernité, celle du « désenchantement du monde », de la sortie
du monde magique de la religion et de la croyance irrationnelle dans l’action
de Dieu dans le monde. La sortie du religieux pourrait finalement signifier
« la mort de Dieu » enterré prématurément par Nietzsche. A moins que le
courant individualiste et éclectique illustré par la fascination de l’Occident
pour le bouddhisme ou le vedanta, ne conduise de plus en plus d’individus à se
faire une religion à la carte. Ou que la
tendance au syncrétisme incarnée entre-autres par le mouvement « New
age » ne mène dans un lointain avenir à l’avènement d’une religion
universelle ; laquelle selon Einstein sera
une religion cosmique qui devra transcender l'idée d'un Dieu existant en personne
et éviter les assertions dogmatiques réfutées par la science. Ces
scenarios excluent l’hypothèse d’une disparition de la religion.
« Le cœur a ses
raisons que la raison ignore » disait Pascal. La religion s’adresse
au cœur et la science à la raison. Mais l’homme a besoin des deux. Il porte en
lui une angoisse existentielle que ne pourra jamais satisfaire la science
expérimentale. Sur
un autre plan l’idée que l’homme n’est qu’une étape de l’évolution vers un être
supérieur formulée par des penseurs comme Nietzsche, Sri Aurobindo, Teilhard de
Chardin et Carl Jung est en passe de devenir réalité. Cet « homme augmenté » ne sera
cependant pas le produit d’une sélection naturelle. Pour « devenir ce
qu’il est », selon les termes de Nietzsche, l’homme prendra le relai de la
création de la main de Dieu. La convergence des biotechnologies, du génie
génétique et des technologies de l’information laisse en effet prévoir la naissance d’une
post-humanité comptant parmi ses rangs des « homo
deus » (titre de l’ouvrage de l’historien israélien Yuval Noah Harari)
presque immortels et jouissant d’une capacité
intellectuelle infiniment supérieure à la nôtre. Parallèlement, il est possible que les
hommes établissent un contact avec des êtres intelligents habitants d’autres
planètes et ayant leurs propres dieux. On peut se demander dans ces conditions
quel sera le sort de nos religions actuelles et quelle place occupera la foi
dans un monde de plus en plus « désenchanté ». Il faut espérer que le nouvel homme cloné,
cybernétique et asexué décrit par Houellebecq dans Les particules élémentaires ne soit pas dépourvu de cœur, ce qui
signifierait également la mort de la spiritualité, de l’amour et de l’art.
Mais il est probable que la post-humanité qui
apparaîtra au cours du troisième millénaire aura pour nos religions le même
regard que celui que nous jetons aujourd’hui sur les divinités de l’Égypte antique et ses livres sacrés.
Ibrahim
Tabet
Wednesday, March 29, 2017
L’histoire n’est pas un long
fleuve tranquille
« Nous autres civilisations, nous savons
maintenant que nous sommes mortelles »
Paul Valéry
L’histoire n’est pas un long fleuve tranquille. Elle garde
les traces archéologiques des civilisations échouées sur ses rives, et son cours tumultueux est
jalonné de périodes plus ou moins longues
de reflux. Qu’il s’agisse de décadence culturelle et morale, de régression matérielle et démographique,
ou de crises socio-économiques et politiques qui se nourrissent souvent mutuellement. Dans le sillage de la déferlante des peuples de la mer
(« volkeswanderung ») qui
détruisit la civilisation mycénienne au
treizième siècle avant notre ère, la connaissance de l’écriture, écrit Arnold Toynbee, disparut de la mer Egée jusqu’en 750 av. J.-C.
Après les invasions barbares, il a fallu dix siècles à l’Europe pour rattraper le niveau de développement qui était le sien
du temps de l’Empire romain. La croyance que le progrès matériel entraînerait nécessairement
un progrès moral et social fut ébranlée
au siècle dernier. La crise de 1929 envoya des millions de gens au chômage, les deux guerres mondiales firent des dizaines de millions de victimes
et le génocide juif montra qu’une
idéologie pernicieuse peut faire retomber une frange d’un des peuples les plus
civilisés de la terre dans la barbarie.
La chronique du
déclin de l’Occident annoncé par
Oswald Spengler est toutefois bénigne comparée
à celle du monde arabo-musulman dont on peut dire qu’il a
connu sa Renaissance avant son Moyen-âge. Le printemps arabe comme jadis
la « Nahda » a fait long feu
et l’histoire des pays arabes depuis
leur accession à l’indépendance n’est qu’une longue suite de désillusions. Les conflits
qui déchirent aujourd’hui plusieurs pays du Proche- Orient
et d’Afrique du Nord et sub-saharienne : Yémen, Irak, Syrie, Libye,
Mali, rappellent à plus d’un égard les
cataclysmes du passé avec leur cortège d’atrocités, d’épurations ethniques et de déplacements de population. Au-delà de leurs causes directes, leur désintégration est plus profondément l’effet de la régression idéologique et
culturelle provoquée par l’islamisme radical qui a ravivé l’antagonisme chiite-sunnite et
enterré le panarabisme. Tandis que la
Turquie est le théâtre de la restauration d’un régime quasi-dictatorial et
d’une entreprise systématique de déconstruction de son modèle kémaliste
de laïcité. Qualifié
de « revanche de Dieu » par
Gilles Kepel, le phénomène du
« retour du religieux » qui touche surtout l’islam relève d’avantage d’une instrumentalisation de la religion à des fins
politiques. Et la remise en question de la révolution du dévoilement de la femme musulmane traduit
moins un regain de spiritualité qu’une forme d’affirmation identitaire.
La crise de l’Europe est certes infiniment
moins grave que celle que connaissent ses voisins des rives sud et est de la
Méditerranée, mais elle réelle. La montée
du populisme, du communautarisme
du repli sur soi et du rejet des
migrants va à l’encontre de l’idéal universaliste Kantien. Et celle des partis nationalistes d’extrême droite écorne le rêve d’Union
Européenne déjà ébranlé par le Brexit. Le niveau déplorable de la campagne présidentielle française reflète
la dégradation des mœurs politiques, le déficit déontologique des
medias et le discrédit général de la classe politique. Et l’on peut se demander si des lois comme celle légalisant le mariage
pour tous ou l’adoption d’enfants par des couples du même sexe constituent une
avancée des libertés ou une dérive libertaire.
Le célèbre « O tempora o
mores » de Cicéron stigmatisant le
déclin des valeurs morales romaines est
plus que jamais d’actualité. Cela dit
les politiciens occidentaux
font figure de parangons de vertus
comparés à leurs homologues arabes. C’est le cas en particulier au Liban où la corruption a atteint un
niveau sans précédant. Et où le slogan « vous puez » inspiré par
l’odeur pestilentielle des déchets causée par leur incurie n’a eu aucun effet.
De l’autre côté de l’Atlantique, l’élection de
Donald Trump témoigne de la crise que traverse la démocratie américaine. Le sentiment de déclin de l’Occident, et en particulier du vieux continent à la démographie en berne reflété par des ouvrages récents comme celui de Michel Onfray contraste avec le
développement spectaculaire de la Chine et des autres pays asiatiques. Ceux-ci apparaissent comme les grands gagnants de la mondialisation accusée d’être à l’origine du chômage et de la paupérisation de la classe moyenne occidentale par ses détracteurs protectionnistes. L’effet
de dissuasion de l’arme atonique a conjuré la peur de la mort de la civilisation
qui a été remplacé par la théorie du choc des civilisations ou encore la perception par les Européens d’une menace contre leur civilisation posée
par l’islam. De la manière dont l’Europe
relèvera ce défi dépendra son avenir
ainsi que celui de la paix et du vivre ensemble autour de la Méditerranée.
Ibrahim Tabet
Monday, February 6, 2017
Isolationnisme,
interventionnisme et morale politique.
Depuis
leur émergence en tant que grande puissance les Etats-Unis ont alternativement
adopté une politique étrangère isolationniste et interventionniste. Toutes les
deux ont été fondées sur des considérations morales, accompagnées de
proclamations moralisatrices. L’isolationnisme traditionnel a toujours
considéré la démocratie nord-américaine comme une île de vertu dans la mer de perversion de l’histoire
universelle. Il a une origine religieuse remontant à la communauté dissidente de protestants puritains formée par
les pères pèlerins du Mayflower qui s’établirent dans le pays au XVIe siècle et
qui voulaient construire une société à
l’abri des
vicissitudes et des malheurs dont avaient soufferts les peuples d’Europe. Une
même foi à connotation religieuse
caractérisera plus tard, dans un sens contraire, l’impérialisme américain qui prendra
un caractère messianique illustré par une déclaration d’un sénateur en 1900 :
« Nous ne renonçons pas à la mission de notre race,
mandataire au nom de Dieu de la civilisation dans le monde. Nous avancerons
dans notre ouvrage avec un sentiment de gratitude pour une tache digne de nos
forces et pleins de reconnaissance pour le Dieu tout-puissant qui nous a marqué
comme son peuple élu pour conduire le monde vers sa régénération.1 »
Au XXe siècle ces considérations morales ont été invoquées lors des interventions
des Etats-Unis pour la défense des démocraties et de la liberté pendant les deux
Guerres mondiales et elles expliquent à la fois l’idéalisme des
quatorze points du président Wilson et leur refus d’adhérer à la SDN dans l’entre-deux-guerres. Elles ont ensuite servi à justifier leurs « croisades » contre les totalitarismes
communiste puis islamiste et les « Etats voyous » qualifiés
respectivement « d’empire du mal « et « d’axe du mal », termes ayant
des connotations bibliques. L’interventionnisme militaire des Etats-Unis,
devenus la seule superpuissance après la chute de l’URSS, a connu son apogée
sous la présidence de George W. Bush. Ses effets désastreux ont conduit à une amorce
de repli sous la présidence de Barak Obama dénoncé à tort comme pusillanime ;
notamment s’agissant du conflit en Syrie. Malgré sa prise de conscience du fait
que les Etats-Unis ne pouvaient et ne devaient plus assumer le rôle de gendarme
du monde, l’on ne peut pas qualifier sa politique extérieure d’isolationniste, à la différence de celle que prône Donald Trump. Et alors que
le président Obama s’est efforcé, dans la mesure où cela ne mettait pas en
péril les intérêts américains, de concilier les impératifs de la realpolitik
avec les valeurs morales fondatrices de l’Amérique, ce n’est pas le cas de son
successeur. Sa décision d’interdire, même provisoirement, l’accès au territoire
américain à tous les citoyens de sept pays à majorité musulmane, son islamophobie, ses propos racistes envers
les Mexicains, le mur qu’il entend construire à la frontière entre le Mexique et les Etats–Unis, ses
déclarations intempestives, et l’arrogance qu’il a manifesté lors de ses
conversations téléphoniques avec certains dirigeants étrangers, dont le Premier
ministre australien, s’inscrivent toutes dans le cadre d’un isolationnisme teinté
d’agressivité et de xénophobie qui, contrairement à la période de l’entre-deux-guerres, représente une rupture
par rapport aux valeurs traditionnelles américaines. Elles lui ont d’ailleurs valu
un concert de réprobations à travers le monde et aux
Etats Unis mêmes. Et elles ne peuvent qu’alimenter l’inimitié voire l’hostilité
que suscite leur hégémonisme. Quant à la politique économique protectionniste du
locataire de la Maison blanche exprimée par son slogan : « l’Amérique
d’abord », bien qu’elle ne soit pas moralement critiquable, elle relève
également de l’isolationnisme. Les alliés des Etats-Unis doivent-ils s’en
inquiéter ? Leurs adversaires se réjouir du vide de puissance qui peut en
découler ? Le moins que l’on puisse dire c’est que Donald Trump souffle le
chaud et le froid. L’on ne peut que saluer sa volonté de réduire les tensions
avec la Russie, mais son intention déclarée de transférer l’ambassade
américaine à Jérusalem risque d’entrainer un regain de terrorisme qu’il se
propose de combattre et d’apporter de l’eau au moulin de Daech. Si l’Union Européenne
s’interroge sur les conséquences du néoprotectionnisme américain et de la
déclaration de Donald Trump qualifiant l’Otan « d’organisation
obsolète », cela peut par contre ressouder la solidarité chancelante entre
ses membres et mettre fin à leur ostracisme vis avis de
la Russie que semble d’ailleurs prôner la nouvelle administration américaine. Au
vu des conséquences désastreuses des interventions américaines au Moyen-Orient,
les pays arabes ne peuvent que se féliciter de leur désengagement partiel de la
région déjà amorcé sous la présidence Obama. Et l’hostilité de Donald Trump
envers l’Iran devrait rassurer les pétromonarchies du Golfe qu’inquiète ce
désengagement. Quant à la Chine, principal rival économique et géostratégique
des Etats-Unis, elle pourrait tirer partie de la guerre commerciale que Donald
Trump menace de lui livrer : que se soit en renforçant l’attractivité de
son projet de nouvelle route de la soie ou en faisant de Pékin un partenaire économique
privilégié des pays de la zone Asie-Pacifique. Même si la tentation
protectionniste qui ne touche d’ailleurs pas que les Etats-Unis risque de
renforcer les égoïsmes nationaux, elle ne devait pas menacer la paix qu’un
nouvel ordre mondial multipolaire est sans doute autant susceptible de
préserver que l’hégémonie sans partage exercée par les Etats-Unis, qualifiés de
« nation indispensable » par Barak Obama.
Ibrahim Tabet
1 Cité
dans mon ouvrage : « Le monothéisme le pouvoir et la guerre »,
p. 21, édition l’Harmattan, Paris, 2012
Friday, December 30, 2016
Le début de la fin ou la fin du début ?
Après la victoire d’El Alamein, qui a marquée le début du retournement de la fortune des armes lors de la Deuxième guerre mondiale, Winston Churchill a déclaré : "Now
this is not the end. It is not even the beginning of the end. But it is, perhaps, the end of
the beginning." La même remarque
pourrait être faite à propos de
la
libération d’Alep. Malgré cette
victoire contre les jihadistes, le conflit en Syrie, qui s’est rapidement transformé en
guerre par procuration, risque de durer encore longtemps. En effet le
cessez-le feu décidé par la Russie la
Turquie et l’Iran et accepté par le
régime et les rebelles modérés à l’issue
de cette victoire ne concerne pas les
groupes jihadistes. Et ces derniers sont également exclus des négociations en
vue de trouver une solution politique devant s’ouvrir à Astana sous
l’égide de ces trois puissances. Bien
que ses protagonistes locaux, y compris le régime, soient tributaires de leurs soutiens étrangers,
il est douteux que Bachar el Assad ne veuille
pas en finir avec la région d’Idlib
et reconquérir Palmyre. Et l’Etat islamique reste aussi
menaçant. Même si les différents groupes terroristes, y compris
Daech, venaient à être définitivement
vaincus militairement, cela ne signera pas pour autant la fin de l’idéologie islamiste radicale.
Leur défaite sur le terrain pourrait au contraire
mener à une recrudescence du terrorisme transnational comme le montrent les
attentats en Jordanie et à Berlin. Il en est de même du clivage séculaire sunnito-chiite
et sunnito-alaouite que la rancœur des
sunnites à la suite de ce nouveau revers
ne peut qu’approfondir. Le sort de la
Syrie est incertain. Restera –t’elle
divisée ? Sera-t-elle réunifiée, ou transformée en lâche fédération de zones d’influence, avec un gouvernement central ne contrôlant, tant
bien que mal, que la « Syrie utile » ? Quelle sera la composition de ce gouvernement et son pouvoir, l’opposition
modérée censée en faire partie n’ayant que peu d’influence sur le
terrain et n’étant pas capable de faire accepter un compromis aux milices combattant le régime ? Combien de temps Bachar el
Assad restera-t-il au
pouvoir ? Et tant qu’il s’y
maintiendra sera-t-il reconnu par l’Occident et les monarchies pétrolières, malgré
les crimes de guerre commis par le régime ? Accepteront-ils de financer la reconstruction de la Syrie sans
un changement assurant une transition
politique effective ? Autre question importante : quelles seront les conséquences démographiques de la
guerre ? D’une part en Syrie, avec les déplacements de population prenant parfois le caractère d’épuration
ethnico-confessionnelle ; et d’autre part au Liban avec la présence d’un million et demi de réfugiés
syriens majoritairement sunnites sur son sol, dont la plupart ne retourneront probablement
jamais dans leur pays. Non seulement car ils n’en n’ont nul envie, mais par ce qu’il est douteux que les
conditions matérielles et politiques ne le permettent. Tant qu’Assad restera au pouvoir il ne sera en
effet pas enclin à favoriser leur retour et risque de les utiliser comme carte
de pression sur le gouvernement libanais.
Sur un autre plan, l’Occident tirera t-il
la leçon de son échec à renverser le régime syrien en finançant et en armant les
islamistes, malgré les conséquences
désastreuses de ses interventions en Iraq et en Libye ? Mettra-t-il fin à sa
politique d’ostracisme de la Russie et à la diabolisation de Vladimir Poutine comme
le préconise François Fillon ? Assistera-t-on à
un package deal américano-russe après
la prise de fonction de Donald Trump, comme le laissent entendre les propos
de ce dernier ? Cela, malgré les
récentes déclarations d’intention de Washington et de Moscou de renforcer leurs
arsenaux nucléaires respectifs. Ce qui est certain en tout cas, c’est que le déséquilibre de puissance entre la Russie et les
Etats-Unis en faveur de ces deniers n’a pas empêché Vladimir Poutine de rétablir l’influence de son pays au
Moyen-Orient au détriment de celle de
l’Occident. Celle-ci s’exerce presque sans partage sur la Syrie, où Moscou doit quant même composer avec les intérêts de la Turquie et de l’Iran, deux puissances sans lesquelles un règlement du conflit est
impossible. Y disposant de bases militaires, elle en contrôle la façade méditerranéenne, potentiellement
riche en hydrocarbures ; situation
dont le Qatar a pris acte en signant un important accord avec Moscou
pouvant déboucher à terme sur
l’acheminement de son gaz à travers un gazoduc débouchant sur la côte syrienne (alors que cette question était l’une
des raisons du déclenchement de la guerre !). Mais la manifestation la plus spectaculaire
de l’influence grandissante de la
Russie et la volte face d’une Turquie,
affaiblie par ses difficultés internes
et le spectre de la création d’une entité kurde en Syrie, et qui
s’est engagée dans une coopération militaire implicite et surtout
économique accrue avec la Russie. L’autre gagnant de la guerre en Syrie, qui en
fait un allié de circonstance de la Russie,
est l’Iran. Mais cela ne peut que renforcer l’hostilité des pays du Golfe, particulièrement l’Arabie
Saoudite enlisée au Yemen, envers la
République islamique dont les coreligionnaires
chiites sont en passe de reconquérir la ville sunnite de Mossoul. Surtout,
l’intention déclarée de Donald Trump
de remettre en question l’accord sur le nucléaire signé avec Téhéran
risque à nouveau de brouiller les cartes,
non seulement en Syrie, mais dans toute la région, y compris au Liban du fait de l’influence qu’y exerce l’Iran à travers le Hezbollah.
Ibrahim
Tabet Wednesday, November 23, 2016
Vivre
ensemble dans l’espace méditerranéen
De l’Antiquité à
l’époque de Philippe II, le monde
méditerranéen a longtemps occupé une place centrale dans l’histoire de
l’humanité. « Espace de conflit, espace de
rêve », selon le titre d’un ouvrage de Georges Corm, la
Méditerranée fut à la fois
le berceau de grandes
civilisations et des trois
monothéismes. De tout temps, elle a été un environnement propice à
l’épanouissement des hommes ainsi qu’au
développement de la pensée, des
arts, de la littérature et des sciences. De la philosophie grecque à la Renaissance
italienne en passant par le droit romain elle
a vu la naissance de concepts qui ont forgé notre vision du monde. Mais
aussi de nombreux affrontements de puissances visant à y défendre leurs
intérêts ou à y étendre
leur domination ou leur religion. Aujourd’hui elle est de nouveau le
théâtre d’un clivage profond entre sa rive nord et ses
rives sud et est. Alors que les riverains de la « mare
nostrum » romaine faisaient partie
d’une même civilisation, devenue chrétienne jusqu'à l’avènement de
l’islam, l’actualité semble malheureusement
donner raison à la prophétie auto
réalisatrice du choc des civilisations.
Les Européens la voient surtout comme une voie de passage de flux migratoires
indésirables, voire de terroristes
menaçant sa culture, ses valeurs et sa sécurité. Tandis que la montée de
l’islamisme radical se traduit par
un regain d’anti occidentalisme. L’islamophobie et la haine des jihadistes envers les « croisés et les juifs » se
nourrissent mutuellement. Et la dérive antidémocratique de la Turquie condamne définitivement son
adhésion à l’Union européenne.
Les
forums de dialogue interreligieux et les initiatives visant à
combler ce fossé d’incompréhension et à promouvoir la coopération entre pays
riverains de Méditerranées, qu’elles soient de nature culturelle,
politique, ou économique, n’ont pas manqué, quoique sans grand effet.
Les principales initiatives furent le
processus de Barcelone engagé en 1995 et le projet mort-né d’Union pour la
Méditerranée, lancé en 2008 par Nicolas Sarkozy et définitivement enterré par
le dévoiement du soi-disant « printemps arabe ». Cela dit son
échec est également dû à d’autres causes. Dont le fait que les pays du
nord et de l’est de l’Union Européenne
qui y ont été associés sur l’insistance de l’Allemagne n’y voyaient pas le même intérêt que la
France qui en avait pris
l’initiative, l’Italie ou
l’Espagne. Ce dont il faudra sans doute tenir compte à l’avenir.
Le
fait que le promoteur de ce projet soit
devenu un de ceux de l’intervention militaire occidentale en Libye, avec
les conséquences désastreuses que l’on connaît, montre à quel
point le fossé entre les deux rives de la Méditerranées s’est élargi. Malgré la
prise de conscience de toutes les parties prenantes de l’ampleur de la crise, aucune tentative sérieuse de relance de la
coopération méditerranéenne et euro-arabe n’a été engagée depuis les
« printemps arabes ». La responsabilité de réduire les foyers de tensions et
d’affrontements pour assurer la stabilité et la sécurité dans l’espace
méditerranéen et euro-arabe appartient
certes d’abords aux Etats. Mais sans implication de la société civile, les
politiques décidées « par le haut » ne peuvent qu’avoir un effet
limité. L’absence de dialogue et d’implication de la société civile fut
d’ailleurs l’une des raisons des échecs du Processus de Barcelone et de l’Union
pour la Méditerranée.
Raison de
plus pour laquelle la participation de
la société civile à la réflexion et aux
efforts en faveur du dialogue des cultures est plus que jamais nécessaire.
C’est ce sujet que traitera notre table ronde sur « le vivre ensemble
autour de l’espace méditerranéen ». Choix qui se justifie non seulement
par caractère d’actualité mais car elle se tient dans le cadre d’un événement
francophone et dans une ville symbole de ce vivre ensemble. J’ai l’honneur de
présenter nos deux intervenants : le
professeur Denis Fadda, président international de la « Renaissance
Française dont la devise est précisément : « culture, solidarité,
francophonie ». Et le professeur
Antoine Courban co-auteur de la charte du vivre ensemble en Méditerranée.
Ibrahim Tabet
Salon du Livre Francophone de Beyrouth
Table ronde du 11 novembre 2016
Sunday, October 30, 2016
« Pourquoi
y-a-t-il chose plutôt que rien ? » (Leibniz)
Dès l’Antiquité les religions ont développé des cosmogonies (systèmes mythiques
d’explication de la naissance de l’univers). Dans la plupart d’entre elles quelque chose existe avant même l’apparition
des dieux, dans un état précédant le déploiement du temps et de l’espace. Cette
unité primordiale, contenant en germe l’histoire de l’univers prend des formes
différentes selon les mythologies. L’idée d’une création à partir du néant leur était
étrangère. À la suite des Sumériens, les Babyloniens pensaient que des eaux primordiales, à l’image
des marais de Mésopotamie, existaient de toute éternité avant la création de
l’univers. L’Enuma Elish, (« le
poème de la création ») décrit les origines du cosmos, les combats des
premiers dieux contre les forces du chaos et la création par Mardouk, du
monde et de l'homme. Le récit biblique est le premier à
décrire la création par
Dieu « ex nihilo » de l’univers considéré cependant comme immuable Autrement plus
proche de la cosmologie moderne est d’après Hubert Reeves la vision hindoue de la formation et de l’évolution de l’univers. Incarnation de l’éternelle énergie cosmique, le dieu Shiva a entre autres attributs une langue de feu, et un tambourin,
représentant
la musique,
symbole
de
l’harmonie
des lois
de
la
nature. « Flamme et musique,
écrit-il dans « Patience dans l’azur » sont les deux pôles du Cosmos. À l’origine est le règne absolu de la flamme. Le feu s’abaisse.
La matière s’éveille et s’organise. La flamme fait place à la musique. Ainsi en
enchainant
depuis
le
« Big Bang » les évolutions,
nucléaire,
chimique, biologique et anthropologique, on reconstitue l’odyssée de l’univers
qui a finalement accouché de la conscience ». Élaboré au IIIe siècle, la doctrine manichéiste part de la contradiction entre l’idée d’un Dieu infiniment bon et
tout puissant, créateur de toute chose, et l’existence du mal. Et au Moyen Age Thomas d’Aquin entreprend
de démontrer qu’il
y a nécessairement une
« Cause Première » à tout, c’est Dieu.
Au
XVIIIe siècle tout en admettant l’idée d’un créateur, Kant
refusait de lui attribuer les phénomènes
dépassant notre connaissance. Hume réfute l’argument
consistant à prouver l’existence de Dieu par l’ordre de l’univers. Et Laplace,
éjecta Dieu de la physique. Quand Napoléon lui demanda quel était le
rôle de Dieu dans sa description du système solaire, il lui répondit
simplement : « Je n’avais pas besoin de cette hypothèse-là. Au XIXe siècle, l’athéisme occupe
de plus en plus le devant de la scène des idées. Nietzche, Feuerbach, Marx,
Darwin et Freud développèrent des interprétations de la réalité où Dieu n’avait pas de place. Et Max Weber fera de l’histoire de
l’Occident moderne celle du « désenchantement du monde », de la
sortie du monde magique de la religion. Il
souligne l’importance du processus de rationalisation caractérisé par la disparition de la croyance
irrationnelle dans l’action de Dieu dans le monde.
Y-a-t-il une cause première et une fin dernière ?
Un dessein cosmique qui aurait une fin éthique ? Ce sont les questions
auxquelles tendent de répondre, la gnose, la
métaphysique et l’ontologie. Elle
a donné lieu à trois formes de réponses : panthéiste, émergente et
théiste. Pour le panthéisme, l’Être suprême n’est autre chose que l’univers.
D’après la théorie émergente rien dans l’univers ne prévoit un stade futur,
mais une naissance de formes de plus en plus évoluées. Pour le théisme, l’Être suprême est extérieur à l’univers qu’il
a crée pour le bien. Qui est cet « Être » que les Francs-maçons
appelaient le « Grand Architecte » de l’univers ? Pour les trois
monothéismes, il ne peut s’agir que de
Dieu. Et nombre de philosophes, même
athées ou agnostiques, estiment qu’il existe probablement une intelligence
suprême derrière la création. Pour eux
l’évolution de l’univers, ainsi que la montée de la complexité ne saurait être uniquement le fruit du
hasard. C’est le cas des
frères Bogdanov qui affirment que la
constante cosmologique qui accélère le développement de l’espace-temps est trop
bien réglée à 120 décimales
derrière la virgule pour être le
fruit du hasard, et qu’une intelligence
devait nécessairement être impliquée pour produire l’extraordinaire complexité
du code génétique inscrit dans l’ADN. Mais leurs
thèses sont contestées par la communauté
scientifique. Il en est de même de la thèse du dessein intelligent
(« Intelligence design ») qui constitue une version
pseudo-scientifique du créationnisme.
La science, elle, ne s’occupe que du
« comment » et n’a rien à dire sur le « pourquoi »
qui ne relève pas de sa compétence. Ce qui n’a pas empêché des scientifiques chrétiens, comme le père
Teilhard de Chardin, de tenter de
démontrer la compatibilité entre les théories modernes de l’évolution du
cosmos et la foi. D’autres scientifiques n’écartent pas le principe anthropique
selon lequel l’univers a été conçu dès le départ
pour favoriser le développement de la vie et du cerveau humain.
« La physique quantique a montré qu’au niveau
subatomique, l’univers ressemblait plus à une vaste pensée qu’à une immense
machine. Sa réalité fondamentale sous-jacente est celle d’un champ immatériel
doté d’intelligence et d’une certaine « liberté » La science moderne,
tend ainsi à revenir aux intuitions de l’ancienne
théosophie et à donner raison au monisme contre le dualisme affirmant la séparation entre l’esprit et la
matière, puisqu’il s’avère que fondamentalement, espace et temps, matière,
énergie et esprit ne font qu’un . » Assistera-t-on pour autant à une
réconciliation entre la science et la religion ? Pour Bertrand
Russel et Luc Ferry, il ne faut pas mélanger la théologie et la science. Ils ne contestent pas l’existence d’un
« antihasard » dans l’univers. Mais cela ne prouve pas à leurs yeux
l’existence d’un démiurge créateur du monde et encore moins que celui-ci ne se
confonde avec le Dieu bon des trois religions monothéistes. Pour Stephen
Hawkins par contre les
chercheurs doivent non seulement répondre à la question « Comment l'Univers
évolue? » mais aussi à celle-ci: «Pourquoi il y a un Univers? » Cela dit, il
affirme qu’il est inutile d’imaginer un plan, un dessein, un créateur derrière
la nature. La science explique bel et bien à
elle seule les mystères de l’univers tel qu'on le connaît
à supposer qu’il n’existe pas d’autres univers.
Ibrahim
Tabet
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