Friday, November 2, 2018


Une république bananière en état de décomposition avancée
   Le Liban aucune réforme sérieuse n’a été entreprise depuis la présidence du général Fouad Chéhab  fait figure de pays irréformable et gangrené par la corruption.   Il occupe le 143e rang sur 180 pays du monde au classement 2017 de l’indice de perception de la corruption, publié dans le rapport annuel de Transparency International (TI). Le dicton « un poisson pourrit par la tête » s’applique malheureusement au pays où  la corruption   sévit parfois au   sommet de l’Etat et où certains des principaux leaders politiques des communautés  ne s’entendent que pour faire main basse sur les fonds publics. Les montants représentés par cette grande corruption sont bien plus considérables que les pots de vins versés au menu-fretin des fonctionnaires. Comment peut-on demander à un fonctionnaire qui est au bas de la hiérarchie de l'administration publique de ne pas accepter de pots-de-vin lorsqu'il voit ce qui se passe au-dessus de lui ? Le système confessionnel qui fait que toute mise en cause d’un politicien ou d’un haut-fonctionnaire soit considérée comme étant dirigée contre sa communauté, explique en grande partie la totale impunité dont jouissent les corrompus. Il existe certes des politiciens, des fonctionnaires et des magistrats intègres, mais ils sont impuissants face à  l’absence de  réelle volonté politique de lutte conte la corruption. Il en est de même  de la justice et des organismes de contrôle comme la Cour des comptes ou  l’inspection centrale qui ne sont pas indépendants du pouvoir politique. Quant à la nomination d’un ministre de la lutte contre la corruption au sein du gouvernement sortant, ce n’est que de la poudre aux yeux. Depuis l’élection du président Aoun -  qui avait traité ses adversaires politiques « d’association de malfaiteurs » quant il était dans l’opposition - la situation du Liban est toujours aussi calamiteuse, bien qu’elle ne date pas de son mandat. C’est ainsi par exemple que, plus de 27 ans après la fin de la guerre, les citoyens ne bénéficient  toujours pas d’une électricité 24h/24 fournie par l’Etat, alors que depuis dix ans, le ministère de l’énergie est aux mains du Courant patriotique libre (CPL). Le  cumul des déficits dans ce domaine depuis la fin de la guerre est estimé à 30 milliards de dollars, plus du tiers de la dette publique ! L'hémorragie financière de l'Electricité du Liban se situe actuellement autour 1,5 milliard $/an. Un rapport de l'administration en charge des appels d'offres concernant une nouvelle location de deux centrales électriques flottantes, dont le coût est estimé à 1,7 milliards de dollars pour deux ans, dans le cadre d'un énième plan électricité présenté par le ministre actuel de l'Energie, recommande au gouvernement de rejeter les offres retenues à cause de nombreuses irrégularités, le manque de clarté et de transparence, et le non-respect des règlements en vigueur. Mais sa recommandation a été ignorée alors que les montants dépensés depuis la location de ces navires auraient permis l’acquisition d’une centrale électrique. Et ce ministre à commencé  par rejeter une offre de la firme Siemens susceptible de résoudre le problème de l’électricité du pays avant de  se raviser suite aux révélations d’un ancien ministre du parti Amal dont, ironiquement,   certains dirigeants sont eux même pointés du doigt dans les médias pour corruption. Tandis  que, quand le ministère des Finances était aux mains du Courant du Futur,  l’Etat n’avait pas de budget,  et qu’il existe des zones de non droit régies par l’Etat dans l’Etat du Hezbollah dont la plupart des habitants ne paient pas leur facture d’électricité.  Un autre scandale imputable à la mafia au pouvoir est celui des déchets qui n’est toujours pas résolu malgré le  vain mouvement de protestation de la société civile représentée par le collectif « Vous puez ». Signe de son impuissance il n’a réussi à faire élire qu’un seul de ses candidats aux dernières élections législatives.    
   Les principaux responsables des scandales comme ceux de l’électricité, des déchets, des télécommunications  ou des douanes sont connus et les politiciens  eux-mêmes jettent des accusations à  la figure de leurs adversaires en oubliant leur propre turpitude ou celle des membres de leur parti, mais rien ne change. Le népotisme le clientélisme, les  violations des règles d'attribution des marchés publics  et l'opacité, des commissions occultes sévissent de plus belle. Les services publics continuent de se dégrader et  la dette publique atteint un niveau abyssal. Deux  lois sur l’accès à l’information et sur la protection des lanceurs d’alerte viennent certes d’être votées. Elles devraient en principe permettre à des journalistes d’investigation de dévoiler, preuves à l’appui, des faits de corruption et leurs auteurs. Et un amendement  de la loi sur l’enrichissement illicite a été soumis  au Parlement. Tout aussi importants et attendus  sont  la création de la Commission pour la lutte contre la corruption, la loi  sur la réorganisation de la Cour des comptes,  celle relative à l'Inspection centrale, ainsi que l'amendement des textes régissant les marchés publics et le fonctionnement de la Direction générale des adjudications. Mais en l’absence d’une justice indépendante, elles risquent de rester lettres mortes.  Et  les expériences passées ont montré une tendance chez les politiques à trouver, par tous les moyens,  des entourloupes pour contourner ou violer la loi. La tenue à Paris de la conférence économique pour le développement du Liban (CEDRE) pourrait représenter une lueur d’espoir  dans la mesure    les montants alloués sont assujettis à des engagements de réformes, de transparence  et de bonne gouvernance et    elle ouvre la voie à des partenariats publics privés (PPP). Autorisés par une   loi  créant un Haut comité pour les privatisations et les PPP  qui vient d’être enfin votée après avoir été bloqués pendant dix ans, ces derniers devraient permettre une meilleure gestion de certains services publics. Et le projet d’instauration d’un système de gouvernement électronique visant à rendre les services publics fournis par l’administration plus accessibles devrait contribuer à limiter la corruption. Mais le blocage et les tiraillements dans la formation du gouvernement risquent de compromettre leur  mise en œuvre. Aux dernières nouvelles, l’Irak qui vient sortir de conflits sanglants ayant laissé de profondes déchirures entre ses communautés aura la semaine prochaine un gouvernement représentant toutes ces communautés, alors que les politiciens libanais continuent de se disputer autour du partage des portefeuilles ministériels, ou plutôt des dépouilles d'un Etat en déliquescence, rongé par la corruption, et sur lequel plane le spectre de la banqueroute. Le gouvernement de l'Irak qui compte 38,5 millions d'habitants aura 15 ministres  alors qu'il est prévu que celui le Liban qui en compte 5 millions en aura 30 !   Quant  a celui de l’Allemagne qui compte 82 millions d’habitants et a un PIB 80 fois  supérieur à  celui du Liban il en a 16. !
Ibrahim Tabet


Europe 1618-1648,  Moyen-Orient 1980-2018



   Depuis la guerre irako-iranienne (1980-1988) les conflits au Moyen-Orient rappellent  par certains aspects la guerre de Trente ans (1618-1648). Impliquant  toutes les puissances européennes à l’exception de l’Angleterre et de la Russie, elle s’est déroulée en Europe centrale, en Flandre en Italie du Nord et en Espagne. Opposant Protestants et catholiques, elle a ravagé l’Allemagne et s’est combinée au conflit plus ancien entre l’Espagne et les Province-Unis. Elle a été déclenchée par le soulèvement des Protestants  tchèques de Bohême contre la politique discriminatoire de Ferdinand II de Habsbourg, souverain du Saint-Empire Romain-germanique. Ce fut la fameuse défenestration de Prague,  suivie d’une répression brutale semblable à celle des  manifestations -  certes en partie  manipulées de l’extérieur  - contre le régime syrien.  Le conflit se propagea rapidement à toute l’Allemagne  et fut marqué par des atrocités et des massacres indicibles de part et d’autre, lot commun des  guerres de religion. Les exactions sont nombreuses, même si elles n’ont pas  été filmées comme les horribles égorgements rituels commis par Daech : tortures, exterminations en masse d’innocents, viols, assassinats, etc. Des épisodes comme ceux du sac de Magdebourg ou les atrocités commises au Palatinat et en Franche-Comté marquent les esprits pour des décennies, et restent dans la mémoire collective pendant plus d’un siècle, alimentant un cycle infernal de représailles et de vengeance. Le conflit entraîna l’intervention de plusieurs Etats étrangers : l’Espagne aux côtés des Habsbourg d’Autriche, bras armé de la Contre-réforme catholique, le Danemark et la Suède luthériens, ainsi que la France catholique aux côtés des princes protestants allemands. Bien que combattant les huguenots sur son propre sol, la France était prise en étau entre les Habsbourg de Madrid et de Vienne, d’où ce choix, dicté par la realpolitik de Richelieu et de Mazarin. Avant d’intervenir militairement dans le conflit, elle s’était contentée, au début, d’appuyer financièrement les ennemis  de l’empereur, comme l’ont fait le Qatar et l’Arabie Saoudite pour les ennemis de Bachar el Assad.
   La guerre a connu trois phases. La première (1618-1620)), marquée par la victoire des troupes impériales à  la bataille de la Montagne Blanche, voit l’écrasement de la Bohème qui devient la propriété personnelle des Habsbourg de Vienne.  La deuxième (1620-1635) voit l’intervention  armée du Danemark et de la Suède en faveur du camp protestant, tandis que l’Espagne relance la guerre contre les Provinces-Unies. De 1935 à 1948, la France intervient  militairement dans le conflit contre les troupes impériales et déclare la guerre à l’Espagne, dont elle défait  les troupes à la bataille de Rocroi (1643).  Cette intervention directe, comme celle de la Russie en Syrie en 2015,  renverse le rapport des forces sur le terrain et entame la puissance de l’Espagne et du Saint-Empire.
   Les conséquences politico-religieuses de la guerre furent profondes en Europe. Elle consacra le principe du « cujus regio ejus religio » institué par le traité d’Augsbourg (1555) en vertu duquel les sujets sont tenus d’adopter la religion de leur prince. Ce principe avait débouché sur une relative homogénéisation religieuse des Etats européens qui se traduisit par des expulsions  comme celle des huguenots de France, à la suite de la révocation de l’édit de Nantes et des exodes de populations allogènes voire des épurations ethnico-religieuse. Les traités de Westphalie qui mirent fin à la guerre, le 24 octobre 1648, consacrèrent la division religieuse de l’Allemagne, son émiettement politique et l’affaiblissement du pouvoir impérial et mirent également fin à la guerre opposant l’Espagne et les Provinces-Unies depuis 80 ans. Ils profitèrent surtout à la France de Louis XIV dont ils consacrèrent la prépondérance pendant trois-quarts de siècle en Europe. Enfin ils donnèrent naissance au concept d’Etat moderne, jouissant du monopole de la force armée sur son territoire et disposant d’une armée nationale,  et jetèrent  les bases d’un système nouveau de relations internationales fondé sur la pluralité des Etats souverains.
   Comme lors de la guerre de Trente ans, les conflits en Irak, en Syrie et au Yémen ont  revêtu des dimensions à la fois politiques et confessionnelles, civiles et internationales ;  ont  été le théâtre d’affrontement direct ou par procuration d’armées régulières et de milices souvent mercenaires ; et ont entraîné des épurations ethniques ou confessionnelles,  marquées par  les mêmes atrocités. C’est le cas de l’engrenage qui a mené de la guerre irako-iranienne à la guerre civile sunnite-chiite et à celle contre Daech, en passant par la désastreuse invasion américaine de 2003 et la tentation avortée de séparatisme kurde. C’est le cas aussi du conflit syrien dont l’internationalisation est plus marquée. S’inscrivant dans le cadre de la volonté des adversaires du régime  de briser l’axe chiite allant de Téhéran au sud-Liban, en passant par Bagdad et Damas, il a très rapidement dépassé le cadre local. D’l’intervention, de l’Iran du Hezbollah et de la Russie en  sa faveur,  et des puissances déterminées à le renverser aux côtés de l’opposition sunnite (Etats-Unis, France, Angleterre, Turquie,  Arabie Saoudite et Qatar) ;  même si leurs buts de guerre ne sont pas les mêmes : davantage géopolitiques s’agissant de l’Occident, en dépit de ses fournitures d’armes aux jihadistes ; à coloration confessionnelle  (anti-alaouite) s’agissant des pays du Golfe ; enfin surtout motivée par la volonté de prévenir la création d’une entité kurde du côté d’Ankara. Grâce à l’intervention décisive de la  Russie, la Syrie échappa à son démembrement programmé. Cela malgré le maintien d’une force américano-kurde à l’est de l’Euphrate et le problème de la province d’Idlib, toujours aux mains des jihadistes sous contrôle tuc. Cela risque d’augurer son partage probable  en zones d’influences : américaine à l’Est, turque au Nord, et russe et iranienne dans le reste du pays,  malgré le caractère circonstanciel de l’alliance entre ces trois dernières puissances.
   L’Irak, dont les trois composantes principales, chiite, sunnite et kurde se sont apparemment réconciliées, a été réunifié. Mais, comme au Yémen, la guerre en Syrie se poursuit, même si son issue favorable à  Damas et à ses alliés ne fait pas de doute. Gagner la paix sera cependant plus difficile que gagner la guerre. Si Daech a été vaincu, ce n’est pas la fin de son idéologie et de l’antagonisme entre chiites et sunnites. Comme l’Allemagne en 1648, le monde arabe sort plus divisé et affaibli que jamais face aux puissances régionales historiques que sont l’Iran et la Turquie. De même que la guerre de Trente ans a débouché sur une prépondérance française, la guerre en Syrie marque un retour de la Russie sur la scène du Moyen-Orient. Et l’on ne voit pas se dessiner un règlement global semblable à celui instauré en Europe par les traités de paix de Westphalie, et encore moins un « nouvel ordre » régional concocté par  Washington.

Ibrahim Tabet


Friday, April 27, 2018


Quel effet au Moyen-Orient de la visite d’Emmanuel Macron aux Etats-Unis   ?   

La visite d’Emmanuel Macron aux Etats-Unis marque de façon éclatante le renforcement des relations franco-américaines qui n’ont probablement jamais été aussi étroites. Au-delà des embrassades et des manifestations ostentatoires d’amitié entre les deux présidents, c’est un succès personnel pour le locataire de l’Elysée qui a renfoncé son statut d’allié privilégié de Washington au sein de l’Union Européenne post-Brexit. Enfin, survenant juste après la participation française à la frappe militaire contre le régime syrien, elle avait pour but de réaffirmer le rôle de la France dans le jeu de puissances au Moyen-Orient qui a figuré en bonne place au menu des  discussions. Mais si M. Macron a partiellement réussi à influencer son interlocuteur au sujet du dossier syrien, il a échoué à le faire sur la question du nucléaire iranien.
   En Syrie, il est clair que l’Occident paye aujourd’hui le prix de ses  contradictions et de ses mésalliances, et a perdu la partie dans  la guerre par procuration dont ce malheureux pays  est le théâtre. La frappe soigneusement calibrée des Etats-Unis, de la France et du Royaume-Uni sur des sites supposés de production d’armes chimiques fait figure de baroud d’honneur qui n’aura aucun effet sur l’issue du conflit, ce qui n’était d’ailleurs pas le but. Sans compter que sa légalité et les preuves de l’utilisation de l’arme chimique par le régime son contestables.  Bachar el- Assad restera au pouvoir, malgré les tentatives de ses adversaires de changement du régime syrien, faisant suite aux désastreuses interventions militaires occidentales en Irak et en Libye. La Russie, qui a toujours été cohérente dans sa stratégie, a effectué un retour fracassant au Moyen-Orient son influence est désormais incontournable. Et, malgré les tentatives américaines de l’en empêcher, l’Iran a réussi à ouvrir le fameux corridor terrestre le reliant à la Méditerranée et au Hezbollah, via l’Irak et la Syrie, menaçant de créer un second front face à  Israël, en plus du Sud-Liban. Dans ce contexte, vouloir « ramener les troupes américaine à la maison le plus tôt possible » comme l’a annoncé Donald Trump reviendrait à offrir un cadeau au régime des mollahs, bête noire de Washington. Qu’elle soit conforme à sa promesse de campagne de placer « l’Amérique d’abord », ou qu’elle serve de moyen de pression sur Riyad pour lui extorquer d’avantage de moyens destinés à financer le maintien des forces américaines sur place, ne diminue en rien l’impression de confusion du signal qu’elle envoie, après que le Département d’Etat et le Pentagone aient affirmé le contraire. Elle ne peut que réjouir les adversaires russe, iranien et syrien de Washington et inquiéter ses alliés : les monarchies arabes du Golfe et surtout les Kurdes qui risquent d’être abandonnés à la merci de la Turquie après avoir servi de troupes supplétives contre l’État islamique. Et elle compromettrait les chances des Etats-Unis et de ses alliés occidentaux de peser sur la solution du conflit syrien. D’où le fait que le président Trump, dans un des énièmes revirements dont il est coutumier, ait apparemment prêté une oreille favorable aux arguments d’Emmanuel Macron de sursoir à sa décision de retrait précipité ; d’autant plus qu’ils sont partagés par ses conseillers.
   Que Paris apparaisse plus royaliste que le roi américain lui permette de recouvrer un rôle politique dans la résolution du conflit syrien dont il est complètement exclu depuis le quinquennat de François Hollande est une autre question. En fait, depuis la présidence de Jacques Chirac, l’influence française n’a pas cessé de reculer au Moyen-Orient. Chirac a été le dernier représentant de la « politique arabe » de la France initiée par le Général de Gaulle. Celle-ci était caractérisée par une politique indépendante par rapport au Etats-Unis et à une position plus équilibrée sur le conflit israélo-palestinien. Elle a permis à  la France d’apparaître comme la seule puissance occidentale représentant un semblant de recours vis-à-vis de l’hégémonie des Etats-Unis. Un des principaux leviers d’influence de la France et de l’Europe est le volet financier, la Russie étant incapable d’assurer la reconstruction du pays. Une autre carte à jouer est la rivalité potentielle entre Moscou et Téhéran qui constitue un obstacle à la consolidation du protectorat russe en Syrie, ce qui implique de mettre un bémol à l’ostracisme dont le Kremlin est l’objet de la part de l’Occident.
    Sur la question de l’accord entre les 5+1 et Téhéran sur le nucléaire iranien, il est clair que celui-ci n’a eu aucun effet modérateur sur la politique étrangère et intérieure du régime des mollahs. Paris et Washington sont d’accord pour dénoncer ses visées expansionnistes et  leur effet déstabilisateur au Moyen-Orient. Mais alors que Donald Trump considère l’accord comme le pire qui soit, Emmanuel Macon estime que c’est la moins mauvaise des solutions. Un retrait unilatéral éventuel américain le 12 mai prochain n’impliquerait certes pas celui des autres signataires, mais ses conséquences sont imprévisibles. D’une part parce qu’il n’est pas clair qu’il puisse être complété par un nouvel accord sur les missiles balistiques iraniens ou sur sa politique régionale. Et d’autre part car Téhéran n’a nullement l’intention d’ouvrir des négociations sur ces sujets. Quant à l’imposition de nouvelle sanction, elle n’aurait aucun effet  sur la politique étrangère de la République islamique, malgré le délabrement de son économie dont témoignent la chute vertigineuse de sa devise et la grogne populaire. Seule une intervention militaire israélienne contre les bases iraniennes en Syrie pourrait changer la donne, mais ses conséquences seraient encore plus imprévisibles.
Ibrahim Tabet  

Sunday, April 8, 2018


US go home ? 

La déclaration  surprenante de Donald Trump selon laquelle les troupes américaines présentes en Syrie devraient bientôt « rentrer à la maison » correspond  ironiquement au  slogan brandi par les  manifestants  hostiles aux  Etats-Unis dans le monde arabe.  Qu’elle soit conforme à la promesse de campagne du candidat Trump de placer « l’Amérique d’abord »,  ou serve de moyen de pression sur Riyad pour lui extorquer d’avantage de moyens destinés à financer le maintien des forces  américaines  sur place ne diminue  en rien  les effets négatifs et l’impression de confusion  du signal  qu’elle envoie. Prenant en quelque sorte acte de la défaite américaine et occidentale en Syrie, elle ne peut que réjouir les adversaires russe, iranien et syrien  de Washington, dont elle fait le jeu,  et  inquiéter ses alliés : les monarchies arabes du Golfe qui redoutent la montée en puissance de l’Iran à qui un éventuel retrait américain offrirait  un cadeau inespéré. Et surtout les  Kurdes  qui risquent d’être abandonnés  à la merci de la Turquie après avoir servi de troupes supplétives contre  l’Etat islamique. Appui aux Kurdes  qui, autre effet pervers de la politique américaine,   avait d’ailleurs
jeté la Turquie, membre de l’OTAN, dans les bras de Moscou. Ce ne serait d’ailleurs pas la première fois que les Etats-Unis lâchent leurs alliés,  ni la première volte-face  américaine concernant  la guerre en  Syrie.  Barak Obama avait donné le ton  en s’abstenant de mettre à exécution sa menace de bombarder le régime syrien après l’utilisation d’armes chimiques par ce denier.  Survenant  quelques jours après que l’ex  secrétaire d’Etat Rex Tillerson et le général commandant du théâtre régional des opérations militaires (CENTCOM) aient affirmé la détermination des Etats-Unis  à maintenir une présence militaire en Syrie,  la déclaration intempestive  du locataire de la Maison Blanche illustre son  inconstance et les contradictions de la politique étrangère de l’administration Trump. La déplorable cacophonie qu’elle donne en spectacle souligne l’absence actuelle  de doctrine américaine concernant la région qui  fait presque regretter la grande époque d’un Kissinger, malgré le mauvais souvenir qu’il a laissé au Liban.  Elle contraste cruellement avec la vision   claire et  la  maîtrise  du jeu d’un  Vladimir Poutine ou d’un Xi Jin Ping sur l’échiquier géopolitique mondial. Donald Trump aurait pu  faire le poids face à  eux s’il écoutait les conseils  mais il n’en fait qu’à  sa tête  comme en témoignent la valse de ses conseillers  et ses nombreux revirements. Celui par exemple  , après avoir qualifié l’OTAN « d’organisation obsolète », il est revenu sur ses propos. Ou  sa proposition de rencontrer le dictateur coréen Kim Jong-Un,  après l’avoir traité de tous les noms d’oiseaux et avoir menacé d’atomiser son pays. Cette proposition  constitue un cadeau à  ce dernier comparable à celui qu’il ferait à  l’Iran en cas de retrait des troupes américaines de Syrie ; alors même qu’il  menace Téhéran de dénoncer l’accord sur le nucléaire : « le pire qui soit » selon ses dires. S’il a raison  d’affirmer que cet accord n’a en rien diminué les visées expansionnistes de l’Iran, son hostilité viscérale à  son égard vise à  la fois à complaire à  Israël et à  monnayer sa protection des pétromonarchies du Golfe ce qui, en bon businessman,  constitue une de ses priorités. « Gardez-moi de mes amis, mes ennemis je m’en charge. » Ce dicton pourrait s’appliquer aux alliés des Etats-Unis, ce qui n’est pas le cas de  ceux de  Moscou qui est  autrement plus fiable à  leur égard.  Profitant des errements de la politique américaine, la Russie  a effectué un retour fracassant au Moyen-Orient.  Depuis son intervention militaire en Syrie, elle  s’est imposée comme un acteur incontournable au Moyen-Orient et a réaffirmé son statut de grande puissance de premier plan.   Avec le  retour de la Russie   et  surtout la montée en puissance de la Chine, c’est l’ordre du monde nouveau qui s’ébauche.    Ce qui ne serait pas une mauvaise chose, au vu  du chaos  que les Etats-Unis ont provoqué, notamment avec l’invasion  de l’Irak,  depuis que la chute de l’URSS  les a propulsés au rang d’unique superpuissance.
Ibrahim Tabet  

Wednesday, January 17, 2018

Le jeu de Trump  sur l’échiquier moyen-oriental
L’interventionnisme militaire des Etats-Unis au Moyen-Orient a  connu son apogée du temps de la  présidence de George  Bush   fils. Il s’agissait alors, pour les néoconservateurs qui l’ont inspiré,  de favoriser la naissance d’un «  nouveau Moyen-Orient »   conforme aux  intérêts  américains et à  ceux d’Israël. Ces objectifs  et  la  lutte contre l’islamisme radical ne  peuvent cependant  pas à eux seuls l’expliquer. Et  on  ne peut  le  comprendre sans prendre en  compte l’importance  géostratégique que  confèrent  à la région  ses ressources pétrolières et gazières. Certes,  l’exploitation du pétrole de schiste  a rendus  les Américains moins dépendants  du  pétrole du Moyen-Orient, mais ils cherchent   moins  à le contrôler pour assurer leurs propres approvisionnements que pour contrôler la dépendance de leurs compétiteurs  européens et de   la Chine.  Les  effets désastreux de l’invasion de l’Irak en 20o3  ont conduit à une amorce de repli sous la présidence de Barak Obama dénoncé à tort comme pusillanime ; notamment s’agissant du conflit en Syrie. Mais le « pivot stratégique » vers l'Asie, opéré  sous sa présidence par  la politique étrangère américaine,  ne diminua  en rien son implication dans les affaires du Moyen-Orient.  S’écartant de   la politique inspirée  par les néoconservateurs, Obama a tenté durant ses deux mandats de réparer les erreurs de son prédécesseur. Le  désengagement  relatif de Washington  s’est manifesté  sous sa présidence  lors de l’intervention  militaire en Lybie dont  il   a laissé  l’initiative à  la France  et à  la Grande – Bretagne avec des conséquences aussi désastreuses qu’en Irak.  Et ses  réticences à  appuyer militairement l’opposition syrienne ont conforté l’influence russe et iranienne en Syrie.  Le pouvoir irakien mis en place par les Etats-Unis en Irak a pris ses  distances avec eux. Le retrait de l’armée américaine d’Afghanistan a permis la montée en puissance des talibans. Par contre, il a intensifié la campagne d’élimination des principaux chefs terroristes qui a été couronnée par celle d’Oussama Ben Laden. Contrairement à l’échec de la politique américaine en Syrie, l’accord  nucléaire avec l'Iran peut  être considéré comme un grand succès. Persuadé que la voie diplomatique est le meilleur moyen d'éviter que l'Iran ne devienne une puissance nucléaire, Obama a fait  de cet objectif sa priorité stratégique dans la région, quitte à se mettre à dos les deux alliés traditionnels des États-Unis,  Israël et l'Arabie saoudite.  Cependant son  pari  que  l’accord allait encourager les réformes en Iran et l’inciter à  adopter une politique étrangère moins agressive a échoué.
Illustrée par le slogan  « l’Amérique d’abord »,  la politique étrangère de Donald Trump  au Moyen-Orient semblait à première  vue  être dans la ligne du désengagement relatif  amorcé  par son prédécesseur. Mais toutes ses initiatives  démentent cette supposition. Malgré l’opposition de ses cosignataires, notamment européens, il a exprimé son intention de remettre en question l’accord sur le nucléaire iranien  qualifié de « pire accord   qui soit ». Ce qui  montre que Washington est désormais résolu à contrer par tous les moyens  les ambitions hégémoniques de la République islamique.  Sa visite spectaculaire à Riyad va dans le même sens et vise aussi sans doute à encourager un rapprochement saoudo-israélien. Jouant sur la crainte des Saoudiens  de la menace iranienne  et d’être abandonnés par les Etats-Unis, moins     dépendants de leur pétrole, il en a profité pour leur soutirer  des centaines de milliard de dollars en termes d’achats d’armes et de contrats, en échange de la protection américaine.  En reconnaissant Jérusalem comme la capitale d'Israël, il a  sans doute disqualifiés  les Etats-Unis de leur position de médiateur dans le conflit israélo-palestinien  et  certainement planté le dernier clou sur le cercueil de la solution à deux Etats. Le pauvre Mahmoud Abbas a prononcé la mort du processus d’Oslo.  Mais Washington n’en a cure et,  conscient de l’impuissance lamentable du monde arabe,  a clairement opté pour accentuer son  soutien inconditionnel à Israël. Une autre initiative lourde de conséquences  de l’administration Trump est la poursuite et même l’accroissement  de son appui militaire aux Kurdes en Syrie, malgré la défaite de Daech. Outre qu’elle  compromet la réunification de la Syrie  et y conforte son influence face à  celle de la Russie,  cette  décision a  surtout pour  but de  contrecarrer la consolidation du corridor reliant l’Iran au Hezbollah via l’Irak et la Syrie.  Que  cela risque  d’aliéner la Turquie et de  renforcer l’alliance tactique russo-turco-iranienne ne semble pas inquiéter outre mesure Washington qui a apparemment pris acte de l’irréversibilité de l’éloignement d’Ankara par rapport au camp occidental. C’est en effet la volonté de faire pièce à  l’influence spectaculaire de l’axe Moscou-Téhéran qui est la priorité de la stratégie de Trump (ou de ses conseillers), laquelle est moins incohérente que ses coups de têtes pouvaient le laisser croire.

Ibrahim Tabet  

Tuesday, December 5, 2017

La reconfiguration des alliances  et de l’équilibre des  forces au  Moyen-Orient     

La réunification de l’Irak et les derniers développements militaires en Syrie marquent  l’échec du « complot »  -  à supposer qu’il  ait réellement existé -  de partition  des pays arabes en entités ethniques et/ou confessionnelles. Et ils consacrent le nouvel équilibre des forces en faveur de la Russie et de  l’Iran au Moyen-Orient. La guerre en Syrie a pratiquement pris fin sur la  victoire du régime et de ses alliés,  même si la province d’Idlib est toujours aux mains des jihadistes de Hayat Tahir al-Cham. Bien que soumise à  l’influence russo-iranienne, la Syrie a résisté à son démembrement programmé et  Bachar el Assad restera au pouvoir.  Mais  gagner la paix sera plus difficile que gagner la guerre.  Et le pays,  qui compte un nombre effroyable de victimes et de réfugiés, à  l’intérieur et à l’extérieur de ses frontières,  est complètement dévasté. La défaite de Daech et l’écroulement du rêve d’indépendance  kurde consacrent  la réunification  de l’Irak. Le chef  du gouvernement irakien, qui n’a pas de sang sur les mains, bénéficie d’une plus grande légitimité que  le dictateur syrien. Et  la   victoire de Bagdad est  encore plus nette que celle de Damas,  car  elle a été largement remportée par ses propres forces et que le pays n’est pas sous  tutelle étrangère. La réunification du territoire ne signifie toutefois pas celle des cœurs,  tant le sentiment d’aliénation  de la communauté sunnite est profond. La reconquête du territoire de l’Etat islamique ne signifie, ni la fin de cette organisation qui rentrera dans la clandestinité, comme Al-Qaeda, ni l’éradication du  terrorisme islamiste. Au Yémen, la coalition dirigée par l'Arabie saoudite est de plus en plus pointée du doigt, et Riyad mène une guerre sans perspective de victoire, s'enfonçant chaque jour un peu plus dans le bourbier yéménite. La tentative d’isolement du Qatar par l’Arabie Saoudite et les Emirats arabes unis  est également un échec qui a brisé la cohésion  des pays membres du Conseil de coopération du Golfe. En s'attaquant à ce qui constituait jusqu'ici le cœur de la tradition politique du royaume : le principe de compromis et l'équilibre des pouvoirs entre les différents clans au sein de la famille royale,    et  entre celle-ci et le clergé wahhabite, c’est tout ce système qui est mis à bas avec le coup de force de Mohammed Ben Salman. Et  le fait de contraindre   Saad Hariri à démissionner et à dénoncer en termes virulents, même si c’est une  réalité, l’hégémonie du Hezbollah et de l’Iran au Liban, n’a fait que  révéler la véritable paranoïa qui s’est emparée de l’Arabie saoudite  face aux ambitions iraniennes.  Riyad  veut  être le fer de lance de la contre-offensive   sunnite et arabe face à la Perse chiite. Mais malgré ses ressources financières, d’ailleurs en baisse avec  la chute du prix du pétrole, et le soutien américain, l’Arabie saoudite ne fait pas le poids, ni démographiquement, ni militairement face  à la grande puissance régionale qu’a été l’Iran à  travers l’histoire. Si les réformes sociétales   et le combat contre l’obscurantisme engagés  par le jeune  prince héritier vont dans la bonne direction,  son autoritarisme en politique intérieure et  son aventurisme qui tranche avec la politique étrangère traditionnellement prudente du royaume, ne sont  pas sans risques. Ces développements jouent en faveur de Téhéran  dont l’influence s’exerce déjà en Irak, en Syrie,  au Liban et au Yémen. La jonction des forces syriennes et irakiennes  à  la frontière entre ces deux pays, que les Etats-Unis ont en vain essayé d’empêcher,  a ouvert le corridor entre la République islamique et le sud-Liban, via l’Irak et la Syrie, au grand dam d’Israël qui voit son pire ennemi se renforcer à  ses portes. Si l’influence de l’Iran n’a jamais été aussi forte, ce n’est pas le cas de l’autre grande puissance  musulmane historique : la Turquie. Alors qu’elle s’était érigée en modèle d’un État alliant islamisme modéré et démocratie, la dérive autoritaire du pouvoir, le défi interne et externe que représente la question kurde, l’échec de son pari sur les Frères musulmans égyptiens et tunisiens, enfin l’intervention russe en Syrie, ont ruiné les ambitions néo ottomanes de Recep Tayyip Erdogan. Et  le pays, déjà fragilisée par le problème kurde,  a   été   ébranlée par le coup d’Etat manqué contre le président  et les purges massives qui l’ont suivi. Quant aux pays arabes,  ils sont plus divisés et affaiblis que jamais. Les problèmes économiques et sécuritaires de l’Egypte   l’empêchent de jouer le rôle qui devrait être le sien en tant que poids lourd arabe et musulman.  La cause palestinienne a  été reléguée au second plan par l’antagonisme chiite-sunnite et arabo-perse. Et le Liban, pris entre deux feux, risque d’être déstabilisé  par le coup de force saoudien qui a brusquement mi fin au compromis politique, certes bancal, prévalant dans le pays.  L’autre grand vainqueur de l’éclatement du monde arabe est  Israël.  Resté relativement en retrait pendant que ses voisins s’entre-déchiraient, Tel-Aviv ne peut se permettre de tolérer la présence des  Gardiens de la Révolution  et du Hezbollah en Syrie et, en cas de guerre, d’avoir à  faire face à  un  front allant du sud-Liban au Golan. D’où  les rumeurs de plus en plus insistantes concernant une guerre préventive menée par l’Etat hébreu pour écarter cette menace. Guerre  qui serait malheureusement encore plus dévastatrice pour le Liban que  celle de 2006. Au niveau des puissances internationales,   le désengagement relatif des Etats-Unis, lors de la présidence Obama,  ainsi que les contradictions et les  errements de la politique américaine, ont créés un vide de puissance dans lequel s’est engouffré la Russie.    Sans compter qu’ils ont jeté la Turquie,  membre de l’OTAN dans les bras de Moscou.  Depuis son intervention militaire en Syrie, Vladimir Poutine est parvenu,  à imposer son pays comme un acteur incontournable au Moyen-Orient.  En  s’assurant  d’une base en Méditerranée orientale,  il  a réussi à briser l’encerclement dont il  est l’objet de la part de Washington et de ses alliés au sein de  l’OTAN. L’intervention russe en Syrie obéit aussi à des considérations économiques, la Syrie étant à la fois un passage  obligé pour les oléoducs transportant le pétrole du Golfe vers la Méditerranée et un pays potentiellement producteur de gaz offshore. Signe de l’influence prépondérante de la Russie en Syrie, après avoir reçu  Bachar el Assad,  Vladimir Poutine a organisé,  le 22 novembre 2017,   à  Sotchi, un sommet entre lui-même, et les présidents turc, Erdogan, et iranien, Rohani, visant à trouver une solution politique au conflit syrien, dans une  tentative de concurrencer les négociations de Genève sous l’égide de l’ONU. Indépendamment de la réussite ou non de cette initiative, elle  illustre  l’échec de la coalition hétéroclite  réunissant les  Etats-Unis, des nations européennes,  la Turquie, et les pétromonarchies du Golfe.  Bien qu’opérés pour des raisons différentes,  le rapprochement de la Turquie avec la Russie et l’Iran et, celui officieux, entre l’Arabie saoudite et Israël, alliés objectifs contre l’Iran,  inaugurent  une reconfiguration des alliances au Moyen-Orient. Celles-ci sont   essentiellement structurées  autour du problème de la constitution du fameux triangle chiite dont la centralité a remplacé celle du conflit israélo-arabe.

Ibrahim Tabet