Sunday, April 8, 2018


US go home ? 

La déclaration  surprenante de Donald Trump selon laquelle les troupes américaines présentes en Syrie devraient bientôt « rentrer à la maison » correspond  ironiquement au  slogan brandi par les  manifestants  hostiles aux  Etats-Unis dans le monde arabe.  Qu’elle soit conforme à la promesse de campagne du candidat Trump de placer « l’Amérique d’abord »,  ou serve de moyen de pression sur Riyad pour lui extorquer d’avantage de moyens destinés à financer le maintien des forces  américaines  sur place ne diminue  en rien  les effets négatifs et l’impression de confusion  du signal  qu’elle envoie. Prenant en quelque sorte acte de la défaite américaine et occidentale en Syrie, elle ne peut que réjouir les adversaires russe, iranien et syrien  de Washington, dont elle fait le jeu,  et  inquiéter ses alliés : les monarchies arabes du Golfe qui redoutent la montée en puissance de l’Iran à qui un éventuel retrait américain offrirait  un cadeau inespéré. Et surtout les  Kurdes  qui risquent d’être abandonnés  à la merci de la Turquie après avoir servi de troupes supplétives contre  l’Etat islamique. Appui aux Kurdes  qui, autre effet pervers de la politique américaine,   avait d’ailleurs
jeté la Turquie, membre de l’OTAN, dans les bras de Moscou. Ce ne serait d’ailleurs pas la première fois que les Etats-Unis lâchent leurs alliés,  ni la première volte-face  américaine concernant  la guerre en  Syrie.  Barak Obama avait donné le ton  en s’abstenant de mettre à exécution sa menace de bombarder le régime syrien après l’utilisation d’armes chimiques par ce denier.  Survenant  quelques jours après que l’ex  secrétaire d’Etat Rex Tillerson et le général commandant du théâtre régional des opérations militaires (CENTCOM) aient affirmé la détermination des Etats-Unis  à maintenir une présence militaire en Syrie,  la déclaration intempestive  du locataire de la Maison Blanche illustre son  inconstance et les contradictions de la politique étrangère de l’administration Trump. La déplorable cacophonie qu’elle donne en spectacle souligne l’absence actuelle  de doctrine américaine concernant la région qui  fait presque regretter la grande époque d’un Kissinger, malgré le mauvais souvenir qu’il a laissé au Liban.  Elle contraste cruellement avec la vision   claire et  la  maîtrise  du jeu d’un  Vladimir Poutine ou d’un Xi Jin Ping sur l’échiquier géopolitique mondial. Donald Trump aurait pu  faire le poids face à  eux s’il écoutait les conseils  mais il n’en fait qu’à  sa tête  comme en témoignent la valse de ses conseillers  et ses nombreux revirements. Celui par exemple  , après avoir qualifié l’OTAN « d’organisation obsolète », il est revenu sur ses propos. Ou  sa proposition de rencontrer le dictateur coréen Kim Jong-Un,  après l’avoir traité de tous les noms d’oiseaux et avoir menacé d’atomiser son pays. Cette proposition  constitue un cadeau à  ce dernier comparable à celui qu’il ferait à  l’Iran en cas de retrait des troupes américaines de Syrie ; alors même qu’il  menace Téhéran de dénoncer l’accord sur le nucléaire : « le pire qui soit » selon ses dires. S’il a raison  d’affirmer que cet accord n’a en rien diminué les visées expansionnistes de l’Iran, son hostilité viscérale à  son égard vise à  la fois à complaire à  Israël et à  monnayer sa protection des pétromonarchies du Golfe ce qui, en bon businessman,  constitue une de ses priorités. « Gardez-moi de mes amis, mes ennemis je m’en charge. » Ce dicton pourrait s’appliquer aux alliés des Etats-Unis, ce qui n’est pas le cas de  ceux de  Moscou qui est  autrement plus fiable à  leur égard.  Profitant des errements de la politique américaine, la Russie  a effectué un retour fracassant au Moyen-Orient.  Depuis son intervention militaire en Syrie, elle  s’est imposée comme un acteur incontournable au Moyen-Orient et a réaffirmé son statut de grande puissance de premier plan.   Avec le  retour de la Russie   et  surtout la montée en puissance de la Chine, c’est l’ordre du monde nouveau qui s’ébauche.    Ce qui ne serait pas une mauvaise chose, au vu  du chaos  que les Etats-Unis ont provoqué, notamment avec l’invasion  de l’Irak,  depuis que la chute de l’URSS  les a propulsés au rang d’unique superpuissance.
Ibrahim Tabet  

Wednesday, January 17, 2018

Le jeu de Trump  sur l’échiquier moyen-oriental
L’interventionnisme militaire des Etats-Unis au Moyen-Orient a  connu son apogée du temps de la  présidence de George  Bush   fils. Il s’agissait alors, pour les néoconservateurs qui l’ont inspiré,  de favoriser la naissance d’un «  nouveau Moyen-Orient »   conforme aux  intérêts  américains et à  ceux d’Israël. Ces objectifs  et  la  lutte contre l’islamisme radical ne  peuvent cependant  pas à eux seuls l’expliquer. Et  on  ne peut  le  comprendre sans prendre en  compte l’importance  géostratégique que  confèrent  à la région  ses ressources pétrolières et gazières. Certes,  l’exploitation du pétrole de schiste  a rendus  les Américains moins dépendants  du  pétrole du Moyen-Orient, mais ils cherchent   moins  à le contrôler pour assurer leurs propres approvisionnements que pour contrôler la dépendance de leurs compétiteurs  européens et de   la Chine.  Les  effets désastreux de l’invasion de l’Irak en 20o3  ont conduit à une amorce de repli sous la présidence de Barak Obama dénoncé à tort comme pusillanime ; notamment s’agissant du conflit en Syrie. Mais le « pivot stratégique » vers l'Asie, opéré  sous sa présidence par  la politique étrangère américaine,  ne diminua  en rien son implication dans les affaires du Moyen-Orient.  S’écartant de   la politique inspirée  par les néoconservateurs, Obama a tenté durant ses deux mandats de réparer les erreurs de son prédécesseur. Le  désengagement  relatif de Washington  s’est manifesté  sous sa présidence  lors de l’intervention  militaire en Lybie dont  il   a laissé  l’initiative à  la France  et à  la Grande – Bretagne avec des conséquences aussi désastreuses qu’en Irak.  Et ses  réticences à  appuyer militairement l’opposition syrienne ont conforté l’influence russe et iranienne en Syrie.  Le pouvoir irakien mis en place par les Etats-Unis en Irak a pris ses  distances avec eux. Le retrait de l’armée américaine d’Afghanistan a permis la montée en puissance des talibans. Par contre, il a intensifié la campagne d’élimination des principaux chefs terroristes qui a été couronnée par celle d’Oussama Ben Laden. Contrairement à l’échec de la politique américaine en Syrie, l’accord  nucléaire avec l'Iran peut  être considéré comme un grand succès. Persuadé que la voie diplomatique est le meilleur moyen d'éviter que l'Iran ne devienne une puissance nucléaire, Obama a fait  de cet objectif sa priorité stratégique dans la région, quitte à se mettre à dos les deux alliés traditionnels des États-Unis,  Israël et l'Arabie saoudite.  Cependant son  pari  que  l’accord allait encourager les réformes en Iran et l’inciter à  adopter une politique étrangère moins agressive a échoué.
Illustrée par le slogan  « l’Amérique d’abord »,  la politique étrangère de Donald Trump  au Moyen-Orient semblait à première  vue  être dans la ligne du désengagement relatif  amorcé  par son prédécesseur. Mais toutes ses initiatives  démentent cette supposition. Malgré l’opposition de ses cosignataires, notamment européens, il a exprimé son intention de remettre en question l’accord sur le nucléaire iranien  qualifié de « pire accord   qui soit ». Ce qui  montre que Washington est désormais résolu à contrer par tous les moyens  les ambitions hégémoniques de la République islamique.  Sa visite spectaculaire à Riyad va dans le même sens et vise aussi sans doute à encourager un rapprochement saoudo-israélien. Jouant sur la crainte des Saoudiens  de la menace iranienne  et d’être abandonnés par les Etats-Unis, moins     dépendants de leur pétrole, il en a profité pour leur soutirer  des centaines de milliard de dollars en termes d’achats d’armes et de contrats, en échange de la protection américaine.  En reconnaissant Jérusalem comme la capitale d'Israël, il a  sans doute disqualifiés  les Etats-Unis de leur position de médiateur dans le conflit israélo-palestinien  et  certainement planté le dernier clou sur le cercueil de la solution à deux Etats. Le pauvre Mahmoud Abbas a prononcé la mort du processus d’Oslo.  Mais Washington n’en a cure et,  conscient de l’impuissance lamentable du monde arabe,  a clairement opté pour accentuer son  soutien inconditionnel à Israël. Une autre initiative lourde de conséquences  de l’administration Trump est la poursuite et même l’accroissement  de son appui militaire aux Kurdes en Syrie, malgré la défaite de Daech. Outre qu’elle  compromet la réunification de la Syrie  et y conforte son influence face à  celle de la Russie,  cette  décision a  surtout pour  but de  contrecarrer la consolidation du corridor reliant l’Iran au Hezbollah via l’Irak et la Syrie.  Que  cela risque  d’aliéner la Turquie et de  renforcer l’alliance tactique russo-turco-iranienne ne semble pas inquiéter outre mesure Washington qui a apparemment pris acte de l’irréversibilité de l’éloignement d’Ankara par rapport au camp occidental. C’est en effet la volonté de faire pièce à  l’influence spectaculaire de l’axe Moscou-Téhéran qui est la priorité de la stratégie de Trump (ou de ses conseillers), laquelle est moins incohérente que ses coups de têtes pouvaient le laisser croire.

Ibrahim Tabet  

Tuesday, December 5, 2017

La reconfiguration des alliances  et de l’équilibre des  forces au  Moyen-Orient     

La réunification de l’Irak et les derniers développements militaires en Syrie marquent  l’échec du « complot »  -  à supposer qu’il  ait réellement existé -  de partition  des pays arabes en entités ethniques et/ou confessionnelles. Et ils consacrent le nouvel équilibre des forces en faveur de la Russie et de  l’Iran au Moyen-Orient. La guerre en Syrie a pratiquement pris fin sur la  victoire du régime et de ses alliés,  même si la province d’Idlib est toujours aux mains des jihadistes de Hayat Tahir al-Cham. Bien que soumise à  l’influence russo-iranienne, la Syrie a résisté à son démembrement programmé et  Bachar el Assad restera au pouvoir.  Mais  gagner la paix sera plus difficile que gagner la guerre.  Et le pays,  qui compte un nombre effroyable de victimes et de réfugiés, à  l’intérieur et à l’extérieur de ses frontières,  est complètement dévasté. La défaite de Daech et l’écroulement du rêve d’indépendance  kurde consacrent  la réunification  de l’Irak. Le chef  du gouvernement irakien, qui n’a pas de sang sur les mains, bénéficie d’une plus grande légitimité que  le dictateur syrien. Et  la   victoire de Bagdad est  encore plus nette que celle de Damas,  car  elle a été largement remportée par ses propres forces et que le pays n’est pas sous  tutelle étrangère. La réunification du territoire ne signifie toutefois pas celle des cœurs,  tant le sentiment d’aliénation  de la communauté sunnite est profond. La reconquête du territoire de l’Etat islamique ne signifie, ni la fin de cette organisation qui rentrera dans la clandestinité, comme Al-Qaeda, ni l’éradication du  terrorisme islamiste. Au Yémen, la coalition dirigée par l'Arabie saoudite est de plus en plus pointée du doigt, et Riyad mène une guerre sans perspective de victoire, s'enfonçant chaque jour un peu plus dans le bourbier yéménite. La tentative d’isolement du Qatar par l’Arabie Saoudite et les Emirats arabes unis  est également un échec qui a brisé la cohésion  des pays membres du Conseil de coopération du Golfe. En s'attaquant à ce qui constituait jusqu'ici le cœur de la tradition politique du royaume : le principe de compromis et l'équilibre des pouvoirs entre les différents clans au sein de la famille royale,    et  entre celle-ci et le clergé wahhabite, c’est tout ce système qui est mis à bas avec le coup de force de Mohammed Ben Salman. Et  le fait de contraindre   Saad Hariri à démissionner et à dénoncer en termes virulents, même si c’est une  réalité, l’hégémonie du Hezbollah et de l’Iran au Liban, n’a fait que  révéler la véritable paranoïa qui s’est emparée de l’Arabie saoudite  face aux ambitions iraniennes.  Riyad  veut  être le fer de lance de la contre-offensive   sunnite et arabe face à la Perse chiite. Mais malgré ses ressources financières, d’ailleurs en baisse avec  la chute du prix du pétrole, et le soutien américain, l’Arabie saoudite ne fait pas le poids, ni démographiquement, ni militairement face  à la grande puissance régionale qu’a été l’Iran à  travers l’histoire. Si les réformes sociétales   et le combat contre l’obscurantisme engagés  par le jeune  prince héritier vont dans la bonne direction,  son autoritarisme en politique intérieure et  son aventurisme qui tranche avec la politique étrangère traditionnellement prudente du royaume, ne sont  pas sans risques. Ces développements jouent en faveur de Téhéran  dont l’influence s’exerce déjà en Irak, en Syrie,  au Liban et au Yémen. La jonction des forces syriennes et irakiennes  à  la frontière entre ces deux pays, que les Etats-Unis ont en vain essayé d’empêcher,  a ouvert le corridor entre la République islamique et le sud-Liban, via l’Irak et la Syrie, au grand dam d’Israël qui voit son pire ennemi se renforcer à  ses portes. Si l’influence de l’Iran n’a jamais été aussi forte, ce n’est pas le cas de l’autre grande puissance  musulmane historique : la Turquie. Alors qu’elle s’était érigée en modèle d’un État alliant islamisme modéré et démocratie, la dérive autoritaire du pouvoir, le défi interne et externe que représente la question kurde, l’échec de son pari sur les Frères musulmans égyptiens et tunisiens, enfin l’intervention russe en Syrie, ont ruiné les ambitions néo ottomanes de Recep Tayyip Erdogan. Et  le pays, déjà fragilisée par le problème kurde,  a   été   ébranlée par le coup d’Etat manqué contre le président  et les purges massives qui l’ont suivi. Quant aux pays arabes,  ils sont plus divisés et affaiblis que jamais. Les problèmes économiques et sécuritaires de l’Egypte   l’empêchent de jouer le rôle qui devrait être le sien en tant que poids lourd arabe et musulman.  La cause palestinienne a  été reléguée au second plan par l’antagonisme chiite-sunnite et arabo-perse. Et le Liban, pris entre deux feux, risque d’être déstabilisé  par le coup de force saoudien qui a brusquement mi fin au compromis politique, certes bancal, prévalant dans le pays.  L’autre grand vainqueur de l’éclatement du monde arabe est  Israël.  Resté relativement en retrait pendant que ses voisins s’entre-déchiraient, Tel-Aviv ne peut se permettre de tolérer la présence des  Gardiens de la Révolution  et du Hezbollah en Syrie et, en cas de guerre, d’avoir à  faire face à  un  front allant du sud-Liban au Golan. D’où  les rumeurs de plus en plus insistantes concernant une guerre préventive menée par l’Etat hébreu pour écarter cette menace. Guerre  qui serait malheureusement encore plus dévastatrice pour le Liban que  celle de 2006. Au niveau des puissances internationales,   le désengagement relatif des Etats-Unis, lors de la présidence Obama,  ainsi que les contradictions et les  errements de la politique américaine, ont créés un vide de puissance dans lequel s’est engouffré la Russie.    Sans compter qu’ils ont jeté la Turquie,  membre de l’OTAN dans les bras de Moscou.  Depuis son intervention militaire en Syrie, Vladimir Poutine est parvenu,  à imposer son pays comme un acteur incontournable au Moyen-Orient.  En  s’assurant  d’une base en Méditerranée orientale,  il  a réussi à briser l’encerclement dont il  est l’objet de la part de Washington et de ses alliés au sein de  l’OTAN. L’intervention russe en Syrie obéit aussi à des considérations économiques, la Syrie étant à la fois un passage  obligé pour les oléoducs transportant le pétrole du Golfe vers la Méditerranée et un pays potentiellement producteur de gaz offshore. Signe de l’influence prépondérante de la Russie en Syrie, après avoir reçu  Bachar el Assad,  Vladimir Poutine a organisé,  le 22 novembre 2017,   à  Sotchi, un sommet entre lui-même, et les présidents turc, Erdogan, et iranien, Rohani, visant à trouver une solution politique au conflit syrien, dans une  tentative de concurrencer les négociations de Genève sous l’égide de l’ONU. Indépendamment de la réussite ou non de cette initiative, elle  illustre  l’échec de la coalition hétéroclite  réunissant les  Etats-Unis, des nations européennes,  la Turquie, et les pétromonarchies du Golfe.  Bien qu’opérés pour des raisons différentes,  le rapprochement de la Turquie avec la Russie et l’Iran et, celui officieux, entre l’Arabie saoudite et Israël, alliés objectifs contre l’Iran,  inaugurent  une reconfiguration des alliances au Moyen-Orient. Celles-ci sont   essentiellement structurées  autour du problème de la constitution du fameux triangle chiite dont la centralité a remplacé celle du conflit israélo-arabe.

Ibrahim Tabet  

Wednesday, November 8, 2017


Saad Hariri : une démission surprise qui ouvre une grave crise. 

La démission surprise du Premier ministre libanais Saad Hariri à partir de Riyad ouvre une grave crise locale et fait suite aux importants bouleversements survenus récemment sur la scène   régionale. En lui forçant  sans doute la main,  l’Arabie saoudite  vient de sonner, abruptement, le glas de la formule du gouvernement de compromis sur lequel reposait le sexennat du président Michel Aoun. Elle met le Liban face à un choix impossible : soit la confrontation avec le Hezbollah,  soit la confrontation avec  l'Arabie saoudite et ses alliés. Dans l’ensemble c’est donc plutôt l’inquiétude qui prévaut parmi la classe politique et l’opinion publique libanaise. Le pays risque de rester sans gouvernement pendant une période indéterminée  comme ça a été le cas par le passé. Aucun leader sunnite ne pourra en effet ignorer la position saoudienne en  acceptant  de présider  un gouvernement  dont ferait partie  le Hezbollah. Et ce dernier risque de son côté  de se raidir face aux multiples pressions dont il est la cible, parmi lesquelles figurent les sanctions américaines. Un autre motif d’inquiétude est l’attitude israélienne de plus en plus menaçante envers le Hezbollah, illustrée par les déclarations de ses dirigeants selon lesquelles son arsenal constituerait  un  « casus belli ». Certains analystes n’écartant pas le scénario  d’une guerre préventive menée  contre  la milice chiite  par l’Etat hébreu qui serait dévastatrice pour le Liban. La question pour ces « experts » n’étant pas si elle aura lieu,  mais quand !  D’autres Libanais se félicitent au contraire des dénonciations virulentes mises dans la bouche de Hariri  envers l’Iran et le Hezbollah,  qualifié de « Parti du diable »  et de « tumeur cancéreuse » par ses mentors saoudiens, et  veulent y voir le signe d’un réveil du  sunnisme libanais et la fin de sa  soumission à leur hégémonie. Ils estiment que le compromis consenti par les Partis du « 14 mars » ayant conduit à l’élection de Michel Aoun à  la présidence de la République  et à la formation du gouvernement Hariri a été un marché de dupes. Et que le camp souverainiste   a été contraint de faire trop de concession au camp du « 8 mars » enhardi par la   tournure favorable à  l’Iran et à  ses alliés prise par les guerres en Syrie et en Irak. La  goute d’eau qui a fait déborder  le vase a  été la déclaration du président iranien Rohani selon laquelle aucune décision  importante concernant la région, y compris le Liban, ne peut être prise en ne tenant pas compte des intérêts de  l’Iran.  Si Saad Hariri a eu tort de faire sa déclaration à  partir de Ryad, il a eu raison  estiment-ils, de dénoncer la mainmise de l’Iran et du Hezbollah sur le Liban. Et ils font remarquer que si l’ingérence de  Riyad dans la politique intérieure libanaise est aussi flagrante que celle de Téhéran, cette dernière s’emploie à soutenir une milice illégale qui mine  l’autorité de l’Etat, exerce un chantage armé contre ses opposants, et expose le pays à  des représailles israéliennes.  Ils ne sont pas dupes du discours apaisant et fort habile par ailleurs de Hassan Nasrallah  feignant de compatir au sort de Hariri « otage des Saoudiens ».  Ils n’oublient pas  les  assassinats politiques imputés à son Parti, et le fait qu’il ait  bloqué pendant des mois l’élection d'un président pour finir par imposer son candidat. Sans compter l’intérêt économique vital du Liban  à  ne pas compromettre ses relations avec l’Arabie saoudite et les pays du Golfe  travaillent des dizaines milliers  de Libanais.  S’il est trop tôt pour prévoir les répercussions de la démission de Saad Hariri, les  choses ne seront plus en tout cas jamais comme avant. Les alliances politiques  qui avaient débouché sur la formation du  gouvernement de coalition sortant se déliteront et on assistera  probablement à  un retour à  la polarisation 14 mars-8 mars, et à  un durcissement de l’attitude du Courant du Futur et des Forces libanaises envers le Hezbollah qui compromettra le rapprochement entre ces dernières et le Courant patriotique libre. S’il est peu probable, en tout cas il faut l’espérer,  que l’antagonisme chiito-sunnite débouche sur  nouvelles violences sur la scène intérieure, le Liban se retrouve de nouveau dans la tourmente. Sa culture du compromis, pour ne pas dire des compromissions, ainsi que ses   tentatives pour ne  pas se laisser entraîner dans la confrontation entre l’axe américano-israélo-saoudien et l’Iran ont finalement été vaines face à  la  détermination du trio Trump-Netanyahou-Mohamed ben Salman à en découdre avec ce dernier.  Le coup de tonnerre qui vient d’éclater marque un tournant capital dans la crise libanaise, s’inscrit en effet dans le sillage de plusieurs changements sur l’échiquier politico-religieux régional : la décision  de l’administration Trump  de contrer l’expansionnisme de l’Iran dont la volonté de puissance n’a en rien été modérée par l’accord sur le nucléaire, comme l’escomptait  Barak Obama. Les  victoires  du régime  syrien, allié de  l’Iran,  qui constituent un sérieux revers pour l’Arabie saoudite et les Etats-Unis, lesquels, ayant  tout fait pour le renverser,  cherchent  à   compenser leur  défaite sur la scène libanaise. La jonction entre les armées irakiennes et syriennes à  la frontière entre les deux pays qui ouvre les portes du corridor iranien reliant l’Iran au Liban via l’Irak et la Syrie, au grand dam des Américains qui ont tenté en vain de l’empêcher. Enfin l’accession au pouvoir du jeune prince héritier d’Arabie Saoudite, Mohamed ben Salman.  Celui-ci  s’est démarqué de la politique étrangère traditionnellement prudente du royaume en intervenant militairement au Yémen  pour contrer le soutien iranien aux Houttis et en isolant le Qatar.  En arrêtant une trentaine de princes et d’hommes d’affaires saoudiens,  il a marqué sa volonté d’exercer un pouvoir sans partage. Incarnant  le réveil du sunnisme arabe face au triomphalisme de la Perse chiite, il s’est fixé deux objectifs prioritaires : endiguer l’impérialisme iranien et réformer le royaume notamment en prônant un islam plus ouvert en phase avec les aspirations des nouvelles générations. Si ce changement souhaitable devait se concrétiser, on ne pourra plus renvoyer dos à dos l’obscurantisme wahhabite et la dictature théocratique des mollahs. Combiné avec la déroute de Daech,  il pourrait signifier le crépuscule de l’extrémisme sunnite et jouer en faveur du sunnisme modéré qui représente  un contrepoids  plus acceptable et plus efficace  à  l’influence iranienne. A moins  que l’enlisement de l’Arabie au Yemen et l’échec de sa politique d’isolement du Qatar ne compromette ses ambitions de jouer le rôle d’Etat phare du monde musulman. 
Ibrahim Tabet
Le 8/11/2017   


Friday, September 15, 2017

Francophonie et mondialisation culturelle : le cas du Liban

Toute l’histoire du Liban, pays au confluent des civilisations est  placée sous le signe du multilinguisme et du multiculturalisme. En inventant l’alphabet pour les besoins de leurs  échanges matériels et immatériels  avec les peuples de l’ancien monde,  les   Phéniciens furent en quelque sorte des précurseurs d’une mondialisation culturelle avant la lettre.  Aujourd’hui cette mondialisation se traduit par la diffusion planétaire de l’anglais et des   produits de la culture de masse américaine que mon ami et ancien associé Jacques Séguéla qualifiait de coca-colonisation culturelle.  Le Liban ne pouvait évidemment y échapper.    Comme  partout ailleurs l’anglais tend à  y devenir  la langue des affaires.  De même que par exemple les  noms des banques locales et des enseignes de magasins ont été anglicisés.  Que l’anglais  ait envahi   les  affiches publicitaires.   Ou encore que la baie du Saint- Georges ait  été rebaptisée  « Zaitouna bay » ;  atteinte regrettable à  mes yeux  au patrimoine culturel de Beyrouth. Cela dit, bien que le taux d’utilisation de l’anglais  ait sensiblement augmenté,  cette progression s’est moins faite au détriment qu’en complément  de la langue de Molière.  Et alors que  pour la majorité des libanais qui le pratiquent, l’anglais a surtout une fonction utilitaire, le français le français est à la foi  une langue de communication et de culture, qui peut avoir une portée identitaire.  Pour le père Selim Abou ancien recteur de l’USJ : «  les Libanais peuvent être trilingues. Mais ce qui a contribué à forger leur identité nationale, c’est le français dans sa conjonction étroite avec l’arabe. Aux côtés de l’arabe, langue nationale du pays, le français est vécu non seulement comme une langue de communication, mais comme une langue de formation et de culture à  portée identitaire. »   La  francophonie  devient ainsi pour  beaucoup  de libanais francophones  à  la fois un  des fondements  de la spécificité du Liban   par rapport à  son  environnement régional et un moyen d’affirmation de leur rejet de l’uniformisation culturelle que tend a favoriser la mondialisation. Autres signes encourageants : Le succès Le salon du livre français de Beyrouth, ne se dément pas.  L’édition locale de livres en français est en progression. Et la liste des auteurs libanais ou d’origine libanaise francophones s’enrichit chaque année de nouveaux noms. Cette vitalité et e de l’attachement des Libanais à la francophonie témoignent t de son enracinement au Liban.  Il  n’y a donc  aucun  risque que le français  ne connaisse un jour le même sort qu’en Égypte  qui comptait-il y a une génération à peine, un nombre important de francophones.

Ibrahim Tabet : Mot d’introduction à  la conférence du professeur Denis Fadda à  l’Institut français de Beyrouth  le 11 septembre 2017    

Thursday, September 14, 2017

Forum de l’Association pour la sauvegarde de Tyr. 8-10 septembre 2017
Intervention d’Ibrahim Tabet : « Le commerce véhicule de paix, route de dialogue et d’échange en Méditerranée. »  
Je remercie   l’Association pour la sauvegarde de Tyr et la  Ligue des cités  cananéennes, phéniciennes et puniques  de m’avoir  fait l’insigne honneur  de m’inviter à   figurer parmi les intervenants   à  ce forum.  Le titre donne à   mon intervention   par les  organisateurs  est : «  Le commerce véhicule de paix, route de dialogue et d’échange en Méditerranée ». Il est  légitime de se demander  si  cela a été toujours le cas,  et si  le commerce ne peut pas  être à la fois un facteur de paix ou de conflit. De paix comme c’est le cas  du  processus  de  construction  de l’Union européenne  qui a  débuté modestement par l’instauration d’une coopération dans le domaine du charbon et de l’acier  puis d’un  Marché  commun,  créant ainsi une communauté d’intérêts  entre  ses  membres.  Ou  aussi de conflits,  comme le souligne  Georges Corm dans son ouvrage : «  La Méditerranée espace de conflit, espace de rêve ». Autre   question : celle de l’effet supposé de  la  libération des  échange  sur la réduction des  écarts   de richesses   entre  pays du nord et du sud de la Méditerranée ;  alors  que, paradoxalement,  c’est  surtout en Occident que se sont manifestés  dernièrement des  mouvements alliant appels au  protectionnisme et au  repli identitaire.
On ne peut traiter  ce sujet sans évoquer   Montesquieu et Fernand Braudel.  Pour Montesquieu qui a développé le paradigme  du « doux commerce », l’effet du commerce, entendu dans son sens matériel et immatériel, est d’adoucir les mœurs et de porter à la paix. Dans le livre qu’il a consacré  à   l’histoire du commerce,   qui est pour lui celle de la communication entre les peuples, il affirme qu’en multipliant les voyages et dons les échanges, il favorise la tolérance.  Il est d’ailleurs symptomatique que certains traités   commerciaux aient été dénommés « traités d’amitié de commerce et de navigation ».
Braudel  a  développé  le concept d’économie-monde en lien avec l’espace géographique, culturel et économique constitué autour de la mer Méditerranée. Il  a fait  de l’espace méditerranéen  l’acteur principal de ses  ouvrages : « La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II. Et :   Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe –XIIIe siècles.  C’est une géohistoire qui  met l’accent sur le temps long et privilégie  la vie économique, l’organisation sociale et la psychologie collective au détriment des événements politiques. Elle  montre entre autres,  l’influence déterminante du milieu sur les échanges matériels et immatériels.  Et  que s’il  existe  de  grandes différence  entre les  modes de vie et de penser propres aux civilisations européenne  et musulmane, celles–ci  ont   été une source d’enrichissement culturel réciproque.
Après un survol  historique je me propose  de dresser un bref état  des lieux actuel des échanges  économiques et culturels entre  les pays et les peuples riverains de la Méditerranée et de mentionner les initiatives européennes  afin de les promouvoir. J’aborderai enfin  la question  de savoir   dans quelle mesure   ces échanges peuvent  aujourd’hui favoriser de dialogue  des  cultures et le vivre ensemble autour de la Méditerranée.
Un  rapide panorama  historique   
 Berceau  de grandes  civilisations,  l’espace méditerranéen   a longtemps occupé une place centrale dans l’histoire de l’humanité. De tout temps, la Méditerranée  a été un  trait d’union  entre les peuples et  créé  un environnement propice au développement de  la  culture  et du  commerce qui  était    bien plus rapide et économique  par voie de mer que de terre ;  avantage qui fut  aussi  une des causes  des batailles navales   visant  à s’assurer la maitrise  de la  mer  dont elle a  été le théâtre.   
Il est inutile de rappeler aux éminents spécialistes  de l’histoire de la Phénicie et de Carthage le rôle  pionnier joué   par les marchands- navigateurs phéniciens dans le commerce  méditerranéen.  Ceux-ci furent  les premiers à essaimer des comptoirs marchands   le long des côtes  de la Méditerranée, bien avant les Grecs  qui ne le concurrenceront  qu’à  partir  du VIIème  siècle. Il semble que  de même  que l’invention de l’écriture par  les Sumériens fut   due à des  besoins comptables,  la création  du premier alphabet par les Phéniciens  fut  en grande partie motivée par les besoins de communications  donc de dialogue  générés  par le commerce. Carthage  qui   exploite à son grand profit sa situation stratégique au confluent des deux bassins de la mer intérieure  prend de relai  des cités phéniciennes. A la différence  de  la colonisation pacifique  pratiquée pas ces dernières, la sienne  prend   une tournure conquérante  ce qui finit par l’entraîner  dans  une lutte à  mort   avec Rome pour la suprématie en Méditerranée  occidentale. La  rivalité commerciale entre Carthage et Rome  a été  l’une des causes  des trois guerres puniques. Après  que Rome eut  fait de la « Mare nostum »  un lac romain, la « pax romana »  permit  une intensification des échanges  commerciaux sur tout le pourtour méditerranéen. Echanges  qui furent  également  favorisés   par   l’appartenance des peuples de l’Empire à une même civilisation.   Les invasions  barbares anéantirent presque le commerce dans ce qui fut l’Empire Romain d’Occident. Ce n’est qu’à la Renaissance que l’Europe occidentale rattrapa  le niveau de développement qui était le sien  du temps de l’Empire romain. Cependant le commerce resta florissant dans l’Empire byzantin.  
Le haut  Moyen-âge ouvre  une  nouvelle étape  dans l’histoire   de la Méditerranée  devenue  l’arène   d’une  confrontation entre  le monde musulman et l’Europe  qui ne casse  toutefois pas   le flux des échanges  entre ses rives nord et sud.  Ainsi,  après la conquête islamique, les échanges commerciaux connaissent de nouveau un développement considérable en Méditerranée  principalement contrôlés par les marchands musulmans   L’Andalousie et la Sicile deviennent des foyers de brassage des peuples et des idées par l’intermédiaire desquels  l’Occident redécouvre les  œuvres de l’Antiquité traduites et commentées en arabe. Au Xe siècle, avec l’établissement du califat fatimide, une  partie du trafic oriental qui passait par le golfe Persique est détournée vers les ports de la mer Rouge, acheminée par caravanes jusqu’au Nil et par le fleuve jusqu’au Caire puis  Alexandrie. Celle-ci  devient un port incontournable pour les  échanges avec l’Europe et,  plus tard,   une  ville  emblématique  de ce cosmopolitisme levantin, aujourd’hui défunt, célébré  par le roman  de Laurence Durrel.

À partir du XIIe siècle, l’Occident pèse d’un poids nouveau dans le commerce en Méditerranée. Les flottes de Pise,  de Gênes  et surtout de Venise s’imposent progressivement dans le commerce oriental. Cette dernière  s’assure du  monopole du commerce lucratif des épices et draine l’essentiel des ressources de l’Orient en Occident qui débarquent en son port  pour être acheminées vers diverses destinations. Elle  construit un véritable empire colonial en Méditerranée en multipliant les établissements commerciaux.  Qui dit commerce dit  besoin de communiquer, ce qui contribue  à faire, à  l’époque,  de l’italien la « lingua franca »  en Méditerranée orientale. 
À  partir de la Renaissance, un décalage se produit progressivement entre l’Europe et l’Empire ottoman en matière de modernité culturelle  et de développement économique.  Au XVIe siècle la  Capitulation signée    entre François Ier et Soliman le Magnifique,  qui sera renouvelée  et étendue aux autres ressortissants européens,   accorde   aux Français le droit de commercer  librement dans tout  l’Empire,  ce qui fit la fortune de leurs échanges avec les Echelles du Levant. Ce nom  est donné  aux établissements  européens  installés dans les  ports  et villes  de l'Empire ottoman où  ils  pouvaient se livrer au commerce d'importation et d'exportation. Ce traité   marque l’aube de l’inversion définitive des termes des  échanges, non seulement commerciaux mais culturels  entre l’Occident et l’Orient méditerranéens.  Les marchandises  européennes détrônent progressivement les productions locales. Et, alors qu’au   Moyen Age la civilisation musulmane était plus avancée  que celle de  l’Europe occidentale   et que la pensée européenne avait été fertilisée par la philosophie arabe, c’est désormais les idées et les techniques européennes dont s’inspirent  les  élites ottomanes et arabes dans leur quête de modernité.   
L’ouverture de la route du Cap par les Portugais puis la découverte du Nouveau Monde,  marquent   le début de la marginalisation de l’espace méditerranée qui perd progressivement son rôle pivot  dans le commerce international.  Le déplacement du centre du monde de la mer intérieure à   l’océan Atlantique   entraîne  le  déclin  des cités-états  maritimes italiens  au profit des   grands Etats européens : l’Espagne, puis  la France et  l’Angleterre  qui se disputent  la suprématie en Méditerranée. Puissance non méditerranée,  cette dernière finira par en contrôler les accès à Gibraltar et à  Suez.  Tandis  que  Londres détrône Venise puis Amsterdam de leur statut  de pôles d’une économie  désormais mondialisée.    Au XIXe siècle  les progrès de la navigation  à vapeur entraînent  un accoisement des échanges  entre l’Europe, l’Afrique  du Nord et le Levant. Au Levant ceux-ci  profitent  aux négociants locaux  qui  forment une nouvelle bourgeoisie qui  ne tarde  pas à s’occidentaliser.   
La révolution industrielle et le développement du capitalisme ouvrent   une nouvelle phase dans l’impérialisme européen qui, comme  celui des autres empires à travers l’histoire,  a été  largement motivé  par des considérations  économiques.   Il s’agissait  alors d’ouvrir de nouveaux marchés servant à la fois de débouchés aux exportations  de produits manufacturés européens et de sources de matières premières. Les milieux d’affaires  soutiennent   les partis colonialistes  et exercent  une grande influence sur les décisions  politiques.  C’est le cas  par exemple des Chambres de Commerce de Marseille et de Lyon qui, à la veille de la Première guerre mondiale,  appuient les revendications du gouvernement  français sur la Syrie géographique  où   leurs intérêts économiques sont considérables.   Contrairement aux cas de  colonisation directe,   l’action des puissances européennes  dans l’Empire ottoman   et ses provinces correspond au concept de politique d’influence combinant les dimensions, économique  et culturelle. La France en particulier fait de la diplomatie culturelle (puissance douce) et  de la diffusion de la langue française  un de ses principaux vecteurs d’influence.
Cette corrélation entre partage de la langue, proximité culturelle,  et échanges économiques est illustrée    par le cas  du  Liban où  ceux-ci ont été favorisés  par l’enracinement de la francophonie dans le pays  à partir des années 1830. L’amitié entre la France et le Liban  s’est  encore manifestée  par  le rôle moteur  de la France dans   l’aide  à la reconstruction du pays  à  travers les conférences Paris I, II et III et son intégration depuis 1999 dans  la zone de solidarité prioritaire définie par le gouvernement français.
Où   en est-on  aujourd’hui ?
Alors que les riverains  de la « mare nostrum »  romaine faisaient partie d’une même civilisation, elle  est de nouveau   le théâtre  d’un  clivage  entre sa  rive nord et ses  rives sud et est. Malgré les nombreux appels en faveur du vivre ensemble,  l’actualité  pourrait malheureusement donner raison à la prophétie auto réalisatrice du choc des civilisations. Beaucoup d’Européens voient surtout  la Méditerranée comme une voie de passage de flux migratoires indésirables  menaçant sa  culture, ses valeurs et sa sécurité. Tandis que la montée de l’islamisme radical  se traduit par un regain d’anti occidentalisme de la part d’une partie des musulmans
                                                                                                                                     
Les  forums de dialogue interculturel ou interreligieux et les initiatives visant à combler ce fossé d’incompréhension et à promouvoir la coopération entre pays riverains de la Méditerranées, qu’elle soit de  nature  culturelle,  politique, ou économique,  n’ont pas manqué, quoique sans grand effet. Signalons entre autres  la conférence donnée en 2013 à l’Institut du monde arabe au cours de laquelle  Edgar Morin a lancé  un cri d’alarme face aux replis identitaires dans les pays méditerranéens: « La Méditerranée s’efface comme facteur commun. Pourrons-nous sauver la Méditerranée ? Pourrons nous restaurer, mieux, développer sa fonction communicatrice ? Pourrons-nous remettre en activité cette mer d’échanges, de rencontres, ce creuset et ce bouillon de culture, cette machine à fabriquer de la civilisation ? ».

Au niveau économique, le commerce entre pays riverains de la Méditerranée    est très asymétrique,  les exportations de marchandise  des pays européens représentant 10 fois celle des pays en développement hors pétrole.   Il s’agit surtout d’échanges Nord-Sud, les échanges transversaux sud-sud  étant faibles du fait du peu de complémentarité des   économies des  pays arabes et de leur faible intégration. C’est surtout la Turquie   du fait de son union douanière avec  l’Union Européenne, ainsi que les pays du Maghreb,  notamment le Maroc et la Tunisie,  qui bénéficient davantage des accords de sous-traitance et des délocalisations d’entreprises européennes ; sans  parler du tourisme qui  outre son impact économique, est un facteur de rapprochement humain entre Européens et autochtones.  
La  principale  initiative de partenariat euro-méditerranéen  est  le processus de Barcelone aussi appelé Euromed engagé en 1995  qui visait à instaurer une zone euro-méditerranéenne de paix, de stabilité et de sécurité. L’enjeu était de refaire de la Méditerranée un espace intégré  économiquement au-delà de ses divisions politiques et de son hétérogénéité culturelle et religieuse. Des accords d’associations  prévoyant une libéralisation des échanges  furent effectivement signés entre l’UE et  huit pays du sud de la Méditerranée. Mais  le bilan de ce processus fut  très mitigé, ce qui   suscita le  projet  politiquement plus ambitieux d’Union pour la Méditerranée, lancé en 2008 par Nicolas Sarkozy qui voulait  initialement l’appeler « Union de la Méditerranée » et y inclure uniquement les pays riverains.  Malgré le  fait  que  sa mission et ses objectifs initiaux,  notamment la création d’une zone de libre échange entre l’Union Européenne  et les pays du sud de la Méditerranée, aient été revus à  la baisse,  il a été  définitivement enterré à  la suite des  « printemps arabes ». Cela dit son échec est  également au  fait que les pays du nord et de l’est de l’Union Européenne qui y ont été associés sur l’insistance de l’Allemagne n’y voyaient pas le même intérêt que la France qui en avait pris l’initiative, l’Italie ou l’Espagne.

Conclusion

Malgré la prise de conscience de toutes les parties prenantes de l’ampleur de la crise,  aucune tentative sérieuse de relance de la coopération méditerranéenne et euro-arabe n’a été engagée depuis les « printemps arabes ». La responsabilité de réduire les foyers de tensions et d’affrontements pour assurer la stabilité et la sécurité dans l’espace méditerranéen et euro-arabe appartient certes d’abord aux Etats. Mais sans implication de la société civile, les politiques décidées « par le haut » ne peuvent qu’avoir un effet limité. L’absence de dialogue et d’implication de la société civile fut d’ailleurs l’une des raisons des échecs du Processus de Barcelone et de l’Union pour la Méditerranée. C’est pourquoi il faut saluer des initiatives  comme celle de la création de la Ligue des cités  cananéennes, phéniciennes et puniques qui peuvent  apporter une contribution dans ce sens.

Merci


Ibrahim Tabet