Wednesday, July 19, 2017

Liban – Syrie : « un seul peuple dans deux États »  ou deux frères ennemis ?

La question des relations libano-syriennes est revenue sur le devant de la scène avec le débat sur le retour dans des zones sécurisées en Syrie des réfugiés syriens  présents en masse au Liban. Une partie des Libanais prône  un dialogue concernant  ce problème  avec le gouvernement syrien et l’autre y est catégoriquement opposée. Ce clivage  recoupe  d’une part  celui  entre  pragmatistes  et  idéologues ( ou idéalistes),  et d’autre part  celui entre partisans  ou  adversaires du pouvoir syrien. Les premiers   estiment qu’il est irréaliste d’espérer  leur retour sans entamer des négociations avec Damas,  même  s’ils dénoncent les   exactions  du régime et  n’oublient pas son  rôle lors de l’occupation du Liban. Certains d’entre eux doutant  même de la capacité de l’ONU à l’assurer et des intentions de la soi-disant communauté internationale dont la priorité est d’endiguer l’afflux des migrants en Europe. Tandis que les seconds fondent leur opposition  sur des considérations morales  (dénonciation d’un « régime criminel »)  ou politiques.  C’est le cas du  camp  souverainiste qui redoute  que cela n’ouvre de nouveau la porte à  ses ingérences dans les affaires intérieures libanaises. Tandis que le «  8 mars »,  mené par le Hezbollah,  est  naturellement pour un dialogue, voire un rapprochement  avec Damas. L’ambassadeur de Syrie au Liban a d’ailleurs précisé   que la question du retour des réfugiés  devra être directement négociée avec le gouvernement syrien. La méfiance  de ses adversaires envers les visées hégémoniques de la  Syrie a été ravivée par la déclaration menaçante d’un  porte-parole de l’opposition syrienne selon laquelle le Liban est « une erreur géographique » et les  Libanais ne devraient pas oublier qu’il suffit que 10% des réfugiés syriens prennent les armes pour mettre leur pays à  feu et à  sang.  
L’âpreté de la controverse s’explique aussi par le facteur confessionnel. Bien qu’ils ne l’expriment pas ouvertement au nom du politiquement correct, les chrétiens qui considèrent la présence des réfugiés  syriens comme une menace existentielle,  et dans une moindre mesure  les chiites,  y sont le plus opposés tandis que les sunnites le sont beaucoup moins. Cela dit,  ils sont tous  conscients que ce retour n’est pas pour demain et qu’il dépend de facteurs  sur lesquels ils n’ont pas d’influence, comme le rythme de la reconstruction de la Syrie après l’arrêt  éventuel de la guerre et  l’instauration  hypothétique  d’un gouvernement  de transition ;  la volonté de retour des réfugiés  et celle de Bachar el  Assad  qui semble devoir rester  en place  à les y  encourager. En dépit de ses déclarations,  il est en effet permis d’en douter d’autant plus qu’il  a pratiqué des échanges de population et qu’il ne verra  sans doute pas d’un bon œil  l’arrivée de déplacés  ayant fuit la brutalité de sa répression et animés de rancune envers lui.       
Cette controverse et l’intervention militaire du Hezbollah aux côtés   du régime syrien montrent à   quel point le destin du Liban est étroitement lié  à  la Syrie.  Ce n’est pas nier  la spécificité  culturelle libanaise  par rapport à  sa voisine  que de reconnaître  que Hafez el Assad a eu en  partie raison de déclarer -   certes non sans arrières pensées d’Anschluss -   que  «  Libanais et Syrien  forment  un même peuple dans deuz États » . Si l’Histoire et l’aspiration libanaise à l’indépendance   a séparé les deux peuples, cette séparation est   largement fictive depuis  l’afflux d’un million et demi de réfugiés syriens au Liban dont  un nombre important s’est fondu dans la population locale.  Le tracé  des frontières entre les deux pays date des années 1920. Auparavant seul le Mont-Liban jouissait d’un statut autonome  reconnu internationalement, alors que les autres  régions  qui allaient former   le « Grand-Liban », y compris Beyrouth,   ainsi  que les vilayets syriens étaient directement gouvernées  par la Porte.  Trois développements importants ont eu lieux depuis lors : un renforcement  du  nationalisme libanais auquel s’est  ralliée  la frange irrédentiste de la population, notamment  sunnite ;  l’admission par la majorité des Maronites  de « l’arabité » du Liban,  concept  cependant maintenant pratiquement vidé  de son sens avec la  division du monde arabe et la montée des deux islamismes antagonistes, chiite et sunnite ; enfin la mise  au placard, du moins officiellement, par les autorités syriennes du  rêve de Grande-Syrie . Cela n’a pas empêché les relations entre les deux pays d’être la plupart du temps conflictuelles depuis leur accès à l’indépendance en 1944  et de constituer une pomme de discorde entre Libanais. Ce fut surtout le cas durant la guerre de quinze ans (1975-1989) suivie de l’occupation du Liban par la Syrie jusqu’en 2005. Les Libanais n’ont pas oublié  les atrocités commises par la soldatesque et les services de renseignement syriens,  y compris les   bombardements et les campagnes  terroristes  visant surtout les quartiers chrétiens,  ainsi que  l’assassinat des opposants  à leur tutelle, dont celui de Rafic Hariri. Mais  ils n’ont jamais fait d’amalgame entre le régime  et le peuple syrien, n’y éprouvé de haine envers ce dernier,  comparable à  celle des peuples soumis au joug de  l’occupation nazie. Et alors que les pays européens sont obsédés par l’afflux d’un nombre minime de  migrants au regard de  leurs populations et  de leurs ressources, le Liban a accueilli avec générosité  la proportion  la plus élevée au monde de réfugiés syriens   par rapport à  sa population et sa superficie.  Cependant le fardeau  sur l’économie  et la concurrence sur l’emploi qu’ils représentent, ainsi que  la menace sécuritaire qu’ils font  planer,  suscitent l’émergence d’une sourde hostilité, voire  de relents de  racisme à leur encontre. Il ne faudrait pas que ces sentiments ternissent l’amitié entre les deux peuples au delà  des  différents  entre les deux États.
  Ibrahim Tabet          

Thursday, June 22, 2017

Vers un rétablissement de zones d’influence  au Levant ? 
    
Les  accords Sykes-Picot de 1916  relatifs au  partage des provinces arabes de l’empire ottoman entre la  France et la Grande Bretagne avaient débouché sur l’établissement de protectorats (avalisés par des mandats de la SDN) sur les Etats du Levant et le tracé de leurs frontières, sans qu’ils aient voix au chapitre. Les guerres  en Irak et en Syrie peuvent-elles remettre en question leur intégrité territoriale ?  Peut-on faire un parallèle entre la tutelle exercée sur eux par les deux anciennes puissances coloniales et leur partage en zones d’influence qui semble se dessiner entre l’Iran la Russie et les Etats-Unis ? Ces derniers qui avaient supplanté la France et l’Angleterre dans la région après l’affaire  de Suez se sont confrontés à l’URSS durant la guerre froide. Devenus la seule superpuissance après l’implosion de leur rival communiste, les Etats-Unis  ont profité de ce vide de puissance pour tenter d’imposer un ordre régional conforme à  leurs intérêts et à ceux d’Israël. Quels seront  leurs relations avec la Russie après son retour sur la scène syrienne ? Se dirige-t-on vers un  accord américano-russe   sur le dossier  syrien ? Quelle sera la conséquence de l’hostilité envers l’Iran de l’administration Trump qui s’est érigée  en champion de la cause sunnite ? Alors que les deux puissances régionales musulmanes, la Turquie et l’Iran, étaient en position de jouer un rôle majeur en Syrie et en Irak, les errements politiques d’Erdogan  ont brisé ses rêves de grandeur néo -ottomans et il doit faire face à la menace  kurde. L’Iran au contraire apparaît  comme la grande puissance régionale, grâce en partie au boulevard que lui a ouvert Washington en détruisant l’Irak. Quant à celui-ci et à la Syrie qui font figure d’Etats faillis, ils ne sont pas d’avantages maîtres de leur destin qu’en 1920 et sont destinés à rester ballotés entre l’axe chiite, allié de facto à  la Russie, et l’alliance américano-saoudienne.   
Les tentatives avortées  d’unité arabe remettant  en question des frontières héritées de l’époque coloniale montrent qu’elles n’étaient pas totalement artificielles et que se sont  développés des nationalismes irakien et  syrien.  Mais,  depuis la montée de l’islamisme et de l’antagonisme chiito-sunnite, les sentiments d’appartenance ethnique ou confessionnelle l’emportent sur le nationalisme. Les  frontières extérieures de la Syrie et de l’Irak ne seront probablement pas remises en question. Mais le Kurdistan irakien forme déjà une entité quasi indépendante et le statut des régions sunnites reprises à Daech est incertain. A moins d’y exercer  une répression génératrice d’un nouveau soulèvement, le gouvernement de Bagdad dominé  par les chiites  devra sans doute leur concéder une large  autonomie qui consacrerait la transformation de l’Irak en une lâche confédération où l’influence de l’Iran restera prépondérante.  En Syrie Daech sera probablement évincé  par les forces soutenues par les Américains de la région qu’il occupe encore. Mais, à part la confrontation engagée entre ces dernières  et les forces du  régime appuyé par l’Iran et le Hezbollah pour contrôler le sud de la frontière syro-irakienne, il est peu probable que les autres lignes de front, bougent de manière significatives, comme semblent l’indiquer les accords d’échanges de population conclus entre le régime et l’opposition. Accords qui ne présagent en rien les chances d’une entente sur une transition  politique dans un avenir prévisible. On se dirige donc probablement vers la création de facto de plusieurs cantons ethniques ou confessionnels. Un canton constitué de la « Syrie utile » gouverné par le régime, sous tutelle russe et dans une moindre mesure iranienne et regroupant la majorité de la population, y compris une importante composante alaouite, chrétienne et druze. Deux cantons sunnites, l’un dans le gouvernorat d’Idlib et l’autre dans la vallée de l’Euphrate comprenant Raqqa, placée sous protectorat américain. Ce protectorat englobera aussi le canton kurde dans le nord-est du pays, séparé de la petite enclave kurde d’Ifrin par un couloir occupé par l’armée turque. Quant à la frontière stratégique allant de Deir el Zor à Tanf, son  sort dépendra de l’issue des combats sur ce théâtre d’opérations.  Reste à savoir si cette division de facto sera transformée à terme en une fédération de jure. En attendant, tant que le régime restera au pouvoir à Damas, les Occidentaux et les pays du Golfe ne seront pas prêts à financer la reconstruction de la Syrie avec comme conséquence le fait que la majorité des réfugiés syriens dans les pays voisins ne puissent pas regagner le pays.
Ce risque affecte plus particulières le Liban. Une étude réalisée par un « think-tank » de l’ESA sur les conséquences de la crise des réfugiés syriens  prévoit qu’entre un-tiers et deux-tiers de ceux-ci (estimés à 1.500.000) resteront dans le pays. D’après cette étude, l’UE et les pays du Golfe sont déterminés à les maintenir sur place, même au risque de compromettre la survie du Liban. En fonction de l’évolution du conflit syrien, du nombre de réfugiés restants et du degré de résilience du système politique libanais, trois scenarios sont possibles à l’horizon 2030. Scenario A : le conflit syrien ne prend pas fin dans un avenir prévisible. Le nombre de réfugiés dépasse le million. Les tensions sectaires  augmentent. L’Etat libanais s’effondre et le pays se divise de facto puis de jure en cinq cantons, deux à  dominante chiite (au Sud et à la Bekaa) sous influence iranienne, deux  sunnites (au Nord et à Saida) sous influence saoudienne, et un druzo-chrétien dans l’ancien  Mont-Liban. Beyrouth restant  le siège des  quelques institutions communes. Scenario B : le régime syrien  contrôle  toujours la « Syrie utile ». Près de la moitié des réfugiés retournent chez eux. Ceux qui restent (environ 750.000) s’organisent  en lobby,  mais le gouvernement est  paralysé et n’entreprend  aucune mesure pour affronter la situation.  Scenario C : Une solution au conflit syrien  est trouvée, la Syrie est réunifiée et sa reconstruction commence. Environ deux tiers des réfugiés retourne chez eux et le nombre de réfugiés  restants  se stabilise autour de 500.00O. L’UE et les pays du GCC proposent une sorte de plan Marshal au Liban à condition qu’il  les intègre. Malgré l’opposition d’une grande partie de la population le gouvernement est contraint de l’accepter. Les Palestiniens  réclament et obtiennent le même statut.  Les institutions libanaises sont réformées dans le sens d’une sécularisation. L’économie reprend  grâce à l’aide internationale et aux investissements étrangers, mais l’émigration des chrétiens s’intensifie. L’étude considère  que ce dernier scenario est le plus souhaitable alors que c’est  le pire.   

Ibrahim Tabet    
Diversité des religions, similarité des voies mystiques  
Les religions n’ont pas la même conception de Dieu. Le Dieu trinitaire chrétien n’est pas celui du Coran ou de la Torah et le Dieu personnel des trois religions monothéistes n’est pas le Brahman, l’Absolu impersonnel de l’hindouisme qui coexiste avec des milliers de dieux dont ils sont l’émanation ; tandis que le bouddhisme est une religion sans Dieu, quoique féconde en déités. Ces différentes perceptions du divin et les traditions religieuses qu’elles ont créées ont été conditionnées par l’histoire, la culture et le langage des contrées elles sont nées.  Cela dit, au-delà de ces différences, toutes les religions adorent la même réalité divine, mais chacune à sa manière. Et il existe une parenté entre les voies des mystiques néoplatoniciens, juifs, chrétiens, musulmans, hindouistes, taôistes ou bouddhistes. Représentant la forme la plus élevée de spiritualité, la mystique est une quête personnelle du Dieu caché qui réside dans le cœur de chacun par la pratique d’une ascèse visant à se détacher du monde. Pour Plotin, philosophe mystique néoplatonicien, l’homme appartient par son corps à la matière illusoire mais il est par son âme, un fragment de l’Intellect suprême et du Logos créateur. Le salut pour lui ne peut résulter que de la reconnaissance de sa véritable nature qui n’est accessible que si l’on parvient à s’élever au dessus de la condition sensible jusqu'à l’extase, rencontre avec le divin, source de toute félicité vers lequel l’âme se fond après s’être purifiée. « J’essaye de faire remonter le divin qui est en nous au divin qui est dans l’Univers » furent ses dernières paroles.
A la fois philosophie et méthode de délivrance permettant d’échapper au cycle des réincarnations, le yoga joue un rôle central dans l’hindouisme. Soumission du corps dans un but spirituel, Il expose le cheminement du yogi en huit étapes à l’issue desquelles il redécouvre son identité avec le Brahman, ce qui constitue en soi la délivrance suprême.  Pour l’école philosophique du Vedanta, le soi (atman) est de même nature que le Brahman, la réalité ultime indifférenciée. Elle prône la théorie de l’unicité absolue et de l’équivalence de toutes les religions. Son plus grand maître, Ramakrishna,  a déclaré avoir atteint l'Absolu à travers chacune des grandes traditions mystiques, indiquant ainsi que pour lui, toutes les voies mènent à la même Réalité, une et indicible. Une de ses voies étant le bouddhisme Zen qui conduit à l’Eveil par la méditation assise dans la posture du Bouddha. Le taoïsme est une doctrine philosophique religieuse et mystique qui  conçoit le Tao  comme un principe cosmologique et un absolu suprasensible et ineffable auquel  on peut accéder à travers des techniques de maîtrise du souffle et de concentration, première étape d’un long processus comprenant une ascèse de plus en plus exigeante.
Dans le judaïsme la Kabbale est un courant ésotérique et mystique visant à déchiffrer le livre de la création du monde par le Dieu inconnaissable. En Occident les chrétiens furent plus lents à développer une tradition mystique comparée aux Byzantins et aux musulmans. Maître Eckhart développe une mystique métaphysique prônant un détachement de tout ce qui n'est pas Dieu. Pour lui, il s’agit de permettre à  l’homme de devenir par la grâce ce que Dieu est par nature. La part mystique et contemplative de la religion est plus grande dans l’orthodoxie que dans le catholicisme. La mystique orthodoxe trace ses origines dans l’expérience des Pères du désert de la purification de l’âme par la prière du cœur permettant la communion avec Dieu dans la solitude. Grande figure de la spiritualité monastique, saint Jean Climaque formule la doctrine de l’hésychasme : prière perpétuelle de l’âme s’adonnant à la contemplation, loin du monde dans le silence. A partir de là on peut parvenir à la parfaite indifférence aux choses de la terre, c’est l’ultime degré avant l’union avec Dieu. La mystique musulmane, le soufisme, est influencé par le monachisme chrétien, l’illuminisme persan, l’extase hindoue et  la kabbale juive. « L’état spirituel de baqâ (pure « subsistance » hors de toute forme), auquel aspirent les contemplatifs soufis, est le même que l’état de moskha, la  délivrance dont parlent les doctrines hindoues, comme l’extinction (al fanâ) de l’individualité, qui précède la « subsistance » est analogue au nirvâna. De même que dans le bouddhisme on s’élève par degré aux plus hauts points de l’anéantissement de l’individualité en suivant un chemin composé de huit parties, le « noble sentier », de même le soufisme a aussi son chemin, sa tariqa, avec des degrés de perfection. Il vise à revivre personnellement par la voie mystique (tarîqa) la vérité spirituelle du message du Prophète, au-delà de la donnée littérale de la Révélation (charia).  Il représente l’aspect ésotérique de l’islam, qui se distingue de l’islam exotérique au même titre que la contemplation directe des réalités spirituelles - ou divines - se distingue de l’observance des lois. L’amour tient une place centrale dans l’enseignement des maîtres soufis qui considèrent la station spirituelle qui y est associée comme une des plus insignes qui soient. Un autre élément commun à tous les soufis, est le zikr ou « invocation », qui consiste à se remémorer Dieu, notamment en répétant son nom de manière rythmée ou selon des formules traditionnelles tirées du Coran, telles que la shahada. Le zikr  est considéré comme une pratique purificatrice de l'âme, car on juge que le nom d'Allah possède une sorte de valeur théurgique Ardent mystique, Ibn Arabi développa une doctrine métaphysique reposant sur l’unicité absolue de l’Etre « Wahdat al woujud »  qui rejoint le monisme philosophique néoplatonicien et la doctrine hindouiste de la non-dualité entre le Tout, le Brahman, et l’individu qu’exprime le mantra « Tat Vam Asi » (« ceci est toi »).     

Ibrahim Tabet  

Wednesday, May 31, 2017

https://www.youtube.com/watch?v=V_W_8z_ieJc&feature=youtu.be

Saturday, May 20, 2017

Vers «l’homo deus » ?
C’est en Afrique, berceau de l’humanité, qu’apparut l’australopithèque, premier hominidé  bipède, il y a environ 4,2 millions d’années. La libération des mains que permet la position debout entraîna à son tour l’accroissement de la taille du cerveau qui distingue l’espèce homo des singes. Il s’est passé autour de  2 millions d’années entre cette apparition et celle de l’homo habilis qui développa l’utilisation des outils de l’âge de pierre, puis celle de l’homo erectus.    Elle fut suivie par la naissance  des Néandertaliens dont la branche n’eut pas de postérité  et enfin, il y deux-cents mille ans de l’homo sapiens qui représente  le stade final de la transformation anatomique de l’espèce. Alors qu’elle était  sujette aux lois de la nature, l’évolution de l’humanité est désormais uniquement le produit de la culture.  Notre ancêtre maitrisait déjà des  rudiments de langage il y a environ 70000 ans. Puis, survint, il y a dix mille ans au néolithique,  l’invention de l’agriculture au Proche-Orient, entraînant la transformation progressive des  chasseurs-cueilleurs du paléolithique (dont il existe encore des clans en Amazonie) en agriculteurs-éleveurs.  C’est aux Sumériens qui créèrent la plus ancienne civilisation du monde  que l’on doit l’invention de l’écriture il y a 5000 ans. On assiste dès lors à une accélération du changement. Il s’écoule par exemple dans le domaine technologique 4500 ans entre l’invention de l’écriture et celle de l’imprimerie (en 1450). Cinq cents ans entre cette dernière et le lancement du premier ordinateur commercial (en 1952) et moins de soixante  ans entre celui-ci et celui des Smartphones. Ces progrès se sont  accompagnés d’une évolution parallèle des croyances  religieuses. Ce n’est pas grâce à l’utilisation de la pierre polie, c’est par la première tombe que l’homo sapiens se distingue des premiers hominidés. Les rituels de la mort attestés par les objets enterrés autour des corps des défunts témoignaient de l’idée qu’il existait une vie dans l’au-delà. La croyance en l’existence de causes surnaturelles aux événements naturels entraîna l’apparition, au cours du paléolithique, de l’animisme, forme primitive de religiosité sacralisant la nature. De l’animisme préhistorique, l’humanité est passée à l’hénothéisme (culte d’un dieu des dieux)  puis, s’agissant des trois religions abrahamiques, au monothéisme. Selon la théorie évolutionniste dominante, chacune de ces grandes phases de l’histoire des religions représente un progrès par rapport à la phase précédente ; la pensée religieuse évoluant vers une sophistication et une abstraction plus grande. La question de savoir si le monothéisme constitue un progrès par rapport au polythéisme antique et aux autres croyances reste cependant posée. L’idée de l’unicité de Dieu est certes plus satisfaisante intellectuellement, mais celle du Dieu personnel des trois monothéismes – « Humain trop humain » - ne l’est pas davantage que celle d’un Absolu impersonnel formulée par l’hindouisme. Et force est de constater que les religions monothéistes n’ont pas toujours représenté une avancée au plan moral. Aujourd’hui encore, la majorité des hommes vit sous l’influence de religions non monothéistes et n’en prônent pas moins des idéaux éthiques. Les religions n’échappent pas à la loi du changement. L’idée qu’on se fait de Dieu n’est plus la même aujourd’hui qu’hier. Et  Max Weber fait de l’histoire de la modernité, celle du « désenchantement du monde », de la sortie du monde magique de la religion et de la croyance irrationnelle dans l’action de Dieu dans le monde. La sortie du religieux pourrait finalement signifier « la mort de Dieu » enterré prématurément par Nietzsche. A moins que le courant individualiste et éclectique illustré par la fascination de l’Occident pour le bouddhisme ou le vedanta, ne conduise de plus en plus d’individus à se faire  une religion à la carte. Ou que la tendance au syncrétisme incarnée entre-autres par le mouvement « New age » ne mène dans un lointain avenir à l’avènement d’une religion universelle ; laquelle selon Einstein sera une religion cosmique qui devra transcender l'idée d'un Dieu existant en personne et éviter les assertions dogmatiques réfutées par la science. Ces scenarios excluent l’hypothèse d’une disparition de la religion. « Le cœur a ses raisons que la raison ignore »  disait Pascal. La religion s’adresse au cœur et la science à la raison. Mais l’homme a besoin des deux. Il porte en lui une angoisse existentielle que ne pourra jamais satisfaire la science expérimentale. Sur un autre plan l’idée que l’homme n’est qu’une étape de l’évolution vers un être supérieur formulée par des penseurs comme Nietzsche, Sri Aurobindo, Teilhard de Chardin et Carl Jung est en passe de devenir réalité. Cet « homme augmenté » ne sera cependant pas le produit d’une sélection naturelle. Pour « devenir ce qu’il est », selon les termes de Nietzsche, l’homme prendra le relai de la création de la main de  Dieu. La convergence des biotechnologies, du génie génétique et des technologies de  l’information  laisse en effet prévoir la naissance d’une post-humanité comptant parmi ses rangs des « homo deus » (titre de l’ouvrage de l’historien israélien Yuval Noah Harari) presque immortels et jouissant d’une capacité  intellectuelle infiniment supérieure à la nôtre. Parallèlement, il est possible que les hommes établissent un contact avec des êtres intelligents habitants d’autres planètes et ayant leurs propres dieux. On peut se demander dans ces conditions quel sera le sort de nos religions actuelles et quelle place occupera la foi dans un monde de plus en plus « désenchanté ». Il faut espérer que le nouvel homme cloné, cybernétique et asexué décrit par Houellebecq dans  Les particules élémentaires ne soit pas dépourvu de cœur, ce qui signifierait également la mort de la spiritualité, de l’amour et de l’art. Mais il est probable que la post-humanité qui apparaîtra au cours du troisième millénaire aura pour nos religions le même regard que celui que nous jetons aujourd’hui sur les divinités de l’Égypte antique et ses livres sacrés.

Ibrahim Tabet 

Wednesday, March 29, 2017


L’histoire n’est pas un long fleuve  tranquille
« Nous autres civilisations, nous savons
maintenant que nous sommes mortelles »
Paul Valéry
                                                                                                                                               
L’histoire n’est pas un long fleuve tranquille. Elle garde les traces archéologiques des civilisations échouées  sur ses rives, et son cours tumultueux est jalonné de périodes  plus ou moins longues de reflux. Qu’il s’agisse de décadence culturelle et  morale, de régression matérielle et démographique, ou de crises  socio-économiques et  politiques  qui  se  nourrissent souvent mutuellement.  Dans le sillage de la déferlante  des peuples de la mer (« volkeswanderung »)   qui détruisit la civilisation mycénienne   au treizième siècle  avant notre ère,  la connaissance de l’écriture, écrit  Arnold Toynbee,  disparut de la mer Egée jusqu’en 750 av. J.-C. Après les invasions barbares, il a fallu dix siècles  à l’Europe pour rattraper  le niveau de développement qui était le sien du temps de l’Empire romain. La croyance que le progrès matériel entraînerait nécessairement un progrès moral  et social fut ébranlée au siècle dernier. La crise de 1929 envoya des millions de gens au chômage,  les  deux guerres mondiales  firent des dizaines de millions de victimes et le génocide juif  montra qu’une idéologie pernicieuse peut faire retomber une frange d’un des peuples les plus civilisés de la terre dans la barbarie.
La chronique du  déclin  de l’Occident annoncé par Oswald Spengler  est  toutefois bénigne  comparée  à  celle du  monde arabo-musulman dont on peut  dire qu’il a  connu sa Renaissance avant son Moyen-âge. Le printemps arabe comme jadis la « Nahda »  a fait long feu et l’histoire  des pays arabes depuis leur accession à l’indépendance n’est qu’une longue suite de désillusions. Les conflits qui déchirent aujourd’hui plusieurs pays du  Proche- Orient  et d’Afrique du Nord et sub-saharienne : Yémen, Irak, Syrie, Libye, Mali,   rappellent à plus d’un égard les cataclysmes du passé avec leur cortège d’atrocités, d’épurations ethniques  et de déplacements de population.  Au-delà de leurs  causes directes, leur  désintégration  est  plus profondément l’effet de  la régression  idéologique et  culturelle provoquée par l’islamisme radical  qui a ravivé l’antagonisme chiite-sunnite et enterré le panarabisme.  Tandis que la Turquie est le théâtre de la restauration d’un régime quasi-dictatorial et d’une entreprise systématique  de  déconstruction de son modèle kémaliste de  laïcité.   Qualifié  de « revanche de Dieu » par Gilles Kepel,  le phénomène du « retour du religieux » qui touche surtout l’islam  relève d’avantage d’une  instrumentalisation de la religion à des fins politiques. Et  la  remise en question de la révolution  du dévoilement de la femme musulmane traduit moins un regain de spiritualité qu’une forme d’affirmation identitaire.
La  crise de l’Europe  est  certes  infiniment moins grave que  celle  que connaissent  ses  voisins des rives sud et est de la Méditerranée, mais elle  réelle.  La montée   du populisme, du communautarisme  du repli sur soi  et du rejet des migrants va à  l’encontre de l’idéal  universaliste Kantien.  Et celle des partis nationalistes d’extrême droite  écorne le   rêve d’Union  Européenne  déjà ébranlé par  le  Brexit.  Le niveau déplorable  de la campagne présidentielle française reflète  la dégradation des mœurs  politiques, le déficit déontologique des medias  et le discrédit  général de la classe politique. Et  l’on peut se demander si  des lois comme celle légalisant le mariage pour tous ou l’adoption d’enfants par des couples du même sexe constituent une avancée des libertés ou une dérive libertaire.  Le célèbre  « O tempora o mores » de Cicéron stigmatisant  le déclin des valeurs morales romaines  est plus que jamais  d’actualité.  Cela dit  les  politiciens occidentaux font  figure de parangons de vertus comparés à leurs homologues  arabes.  C’est le cas en particulier au Liban  la corruption a atteint un niveau sans précédant. Et  le slogan « vous puez » inspiré par l’odeur pestilentielle des déchets causée  par leur incurie n’a eu aucun effet. 
De  l’autre côté  de l’Atlantique, l’élection de Donald Trump témoigne de la crise que traverse la démocratie américaine. Le  sentiment de déclin  de l’Occident,  et en particulier du vieux continent à  la démographie en berne  reflété par des ouvrages récents comme celui  de Michel Onfray contraste avec le développement spectaculaire de la Chine et  des autres pays asiatiques. Ceux-ci  apparaissent comme les grands gagnants  de la mondialisation accusée  d’être à  l’origine du chômage  et de la paupérisation de  la classe moyenne occidentale  par ses détracteurs protectionnistes. L’effet de dissuasion de l’arme atonique a  conjuré la peur de la mort de la civilisation qui a été remplacé par la théorie du choc des civilisations  ou encore la perception par les Européens  d’une menace contre leur civilisation posée par l’islam.  De la manière dont l’Europe relèvera ce défi dépendra  son avenir ainsi que celui de la paix et du vivre ensemble autour de la Méditerranée.  

Ibrahim Tabet  

Monday, February 6, 2017

Isolationnisme, interventionnisme et morale politique.  
Depuis leur émergence en tant que grande puissance les Etats-Unis ont alternativement adopté une politique étrangère isolationniste et interventionniste. Toutes les deux ont été fondées sur des considérations morales, accompagnées de proclamations moralisatrices. L’isolationnisme traditionnel a toujours considéré la démocratie nord-américaine comme une île de vertu dans la mer de perversion de l’histoire universelle. Il a une origine religieuse remontant à la communauté dissidente de protestants puritains formée par les pères pèlerins du Mayflower qui s’établirent dans le pays au XVIe siècle et qui voulaient construire une société à l’abri des vicissitudes et des malheurs dont avaient soufferts les peuples d’Europe. Une même foi à connotation religieuse caractérisera plus tard, dans un sens contraire, l’impérialisme américain qui prendra un caractère messianique illustré par une déclaration d’un sénateur en 1900 : « Nous ne renonçons pas à la mission de notre race, mandataire au nom de Dieu de la civilisation dans le monde. Nous avancerons dans notre ouvrage avec un sentiment de gratitude pour une tache digne de nos forces et pleins de reconnaissance pour le Dieu tout-puissant qui nous a marqué comme son peuple élu pour conduire le monde vers sa régénération.1 » Au XXe siècle ces considérations morales ont été invoquées lors des interventions des Etats-Unis pour la défense des démocraties et de la liberté pendant les deux Guerres mondiales et elles expliquent à la fois l’idéalisme des quatorze points du président Wilson et leur refus d’adhérer à la SDN dans l’entre-deux-guerres. Elles ont  ensuite servi à justifier leurs « croisades » contre les totalitarismes communiste puis islamiste et les « Etats voyous » qualifiés respectivement « d’empire du mal «   et « d’axe du mal », termes ayant des connotations bibliques. L’interventionnisme militaire des Etats-Unis, devenus la seule superpuissance après la chute de l’URSS, a connu son apogée sous la présidence de George W. Bush. Ses effets désastreux ont conduit à une amorce de repli sous la présidence de Barak Obama dénoncé à tort comme pusillanime ; notamment s’agissant du conflit en Syrie. Malgré sa prise de conscience du fait que les Etats-Unis ne pouvaient et ne devaient plus assumer le rôle de gendarme du monde, l’on ne peut pas qualifier sa politique extérieure d’isolationniste, à la différence de celle que prône Donald Trump. Et alors que le président Obama s’est efforcé, dans la mesure où cela ne mettait pas en péril les intérêts américains, de concilier les impératifs de la realpolitik avec les valeurs morales fondatrices de l’Amérique, ce n’est pas le cas de son successeur. Sa décision d’interdire, même provisoirement, l’accès au territoire américain à tous les citoyens de sept pays à majorité musulmane, son islamophobie, ses propos racistes envers les Mexicains, le mur qu’il entend construire à la frontière entre le Mexique et les Etats–Unis, ses déclarations intempestives, et l’arrogance qu’il a manifesté lors de ses conversations téléphoniques avec certains dirigeants étrangers, dont le Premier ministre australien, s’inscrivent toutes dans le cadre d’un isolationnisme teinté d’agressivité et de xénophobie qui, contrairement à la période de l’entre-deux-guerres, représente une rupture par rapport aux valeurs traditionnelles américaines. Elles lui ont d’ailleurs valu un concert de réprobations à travers le monde et aux Etats Unis mêmes. Et elles ne peuvent qu’alimenter l’inimitié voire l’hostilité que suscite leur hégémonisme. Quant à la politique économique protectionniste du locataire de la Maison blanche exprimée par son slogan : « l’Amérique d’abord », bien qu’elle ne soit pas moralement critiquable, elle relève également de l’isolationnisme. Les alliés des Etats-Unis doivent-ils s’en inquiéter ? Leurs adversaires se réjouir du vide de puissance qui peut en découler ? Le moins que l’on puisse dire c’est que Donald Trump souffle le chaud et le froid. L’on ne peut que saluer sa volonté de réduire les tensions avec la Russie, mais son intention déclarée de transférer l’ambassade américaine à Jérusalem risque d’entrainer un regain de terrorisme qu’il se propose de combattre et d’apporter de l’eau au moulin de Daech. Si l’Union Européenne s’interroge sur les conséquences du néoprotectionnisme américain et de la déclaration de Donald Trump qualifiant l’Otan « d’organisation obsolète », cela peut par contre ressouder la solidarité chancelante entre ses membres et mettre fin à leur ostracisme vis avis de la Russie que semble d’ailleurs prôner la nouvelle administration américaine. Au vu des conséquences désastreuses des interventions américaines au Moyen-Orient, les pays arabes ne peuvent que se féliciter de leur désengagement partiel de la région déjà amorcé sous la présidence Obama. Et l’hostilité de Donald Trump envers l’Iran devrait rassurer les pétromonarchies du Golfe qu’inquiète ce désengagement. Quant à la Chine, principal rival économique et géostratégique des Etats-Unis, elle pourrait tirer partie de la guerre commerciale que Donald Trump menace de lui livrer : que se soit en renforçant l’attractivité de son projet de nouvelle route de la soie ou en faisant de Pékin un partenaire économique privilégié des pays de la zone Asie-Pacifique. Même si la tentation protectionniste qui ne touche d’ailleurs pas que les Etats-Unis risque de renforcer les égoïsmes nationaux, elle ne devait pas menacer la paix qu’un nouvel ordre mondial multipolaire est sans doute autant susceptible de préserver que l’hégémonie sans partage exercée par les Etats-Unis, qualifiés de « nation indispensable » par Barak Obama.
Ibrahim Tabet

1 Cité dans  mon ouvrage : «  Le monothéisme le pouvoir et la guerre »,  p. 21,  édition l’Harmattan, Paris, 2012