Tuesday, August 2, 2016

La politique française  a-t-elle tout faux au Proche - Orient ?

Qui se souvient du  discours prémonitoire de Dominique de Villepin à  l’ONU, le 7 mars 2003,  , s’élevant contre la détermination affichée des Etats-Unis d’envahir l’Irak, il mettait  en garde contre les conséquences désastreuses qu’entraînerait  cette agression ? « La France, déclarait-il,   pense que l’usage de la force risque d’attiser les rancœurs et les haines, d’alimenter un choc des identités, un affrontement des cultures. […] S’agit-il de changer le régime de Bagdad ? Personne ne méconnait la cruauté de cette dictature […] Mais  la force ne constitue certainement pas le meilleur moyen d’apporter la démocratie.  S’agit-il de lutter contre le terrorisme ? La guerre ne ferait que l’accroitre, et nous pourrions faire face à une nouvelle vague de violence. […] S’agit-il enfin de remodeler le paysage politique au Moyen-Orient ? Alors nous prenons le risque d’accroitre les tensions dans une région déjà marquée par une grande instabilité. D’autant qu’en Irak même,  la multiplicité des communautés et des religions est une source de divisions.  […] Le monde sera t-il plus en sécurité après une intervention militaire en Irak ? Je veux vous dire la conviction de mon pays : non 1 ».
Si l’on remonte plus loin dans le temps,  que reste-t-il de la posture gaullienne d’indépendance par rapport à  Washington, de son rêve d’une Europe de l’Atlantique à l’Oural,  et de la «  politique arabe » de la France qu’il a initiée, et dont Jacques Chirac a été le dernier héritier ?   Depuis la présidence de Nicolas  Sarkozy,  et surtout celle de François Hollande, la politique étrangère de la France a eu tout faux au Proche-Orient.  En politique étrangère, Nicolas Sarkozy, mettant fin  à  la politique d’indépendance vis-à - vis de Washington,  a procédé a un réalignement de la politique française sur les Etats-Unis et en faveur d’Israël, les deux objectifs étant probablement liés dans son esprit.  En 2009, la France réintègre  le commandement  de l’OTAN. Elle apparaît  également comme l’un des pays les plus en pointe contre le régime iranien sur le dossier du nucléaire. La décision la plus lourde de conséquence de sa présidence a  toutefois été l’intervention militaire française en Libye en 2011, promue par le sulfureux Bernard Henri Levy, sioniste notoire.  Outrepassant le mandat de l’ONU, et sous prétexte de protéger   les populations civiles,   elle  a  aboutit à  ce qui était probablement son véritable objectif : Le  renversement du  régime de Mouammar Kadhafi. Ses répercussions    se font toujours sentir aujourd’hui : Chaos  tribal et désintégration de la Lybie. Plus grave,  au regard des intérêts français et européens : apparition  d’un   repaire de  terroristes islamistes menaçant l’Europe et l’Afrique Sub-saharienne. Enfin  afflux de réfugiés en Europe  que le dictateur libyen  avait  au  moins l’avantage  d’endiguer.
Comme si les leçons des répercussions   catastrophique de la politique de changement de régime  en Irak et en Libye n’avait pas été retenues, la politique française vis-à-vis de la Syrie  a commis les mêmes erreurs.  Plus royaliste que le roi américain,  Roland Fabius  a déclaré au début du déclenchement du soulèvement contre  Bachar el Assad  que celui-ci «  ne méritait tout simplement pas de vivre sur terre !  » Son  parti-pris flagrant en faveur d’Israël l’a amené à  surenchérir  en matière d’intransigeance sur les Américains dans les négociations ayant abouti  à  l’accord sur le nucléaire iranien. Choix sans doute également dicté par le souci du gouvernement français de complaire aux riches  pétromonarchies  du Golfe,  alors que l’Arabie Saoudite et le Qatar wahhabites  financent généreusement  les mouvements islamistes.  N’eut-été  la sage décision de Barak Obama de s’abstenir de bombarder les  forces fidèles  au régime syrien, François Hollande était prêt à  le faire,  ce qui aurait ouvert  les portes de Damas aux islamistes  radicaux et vidé la Syrie de la majorité de ses habitants  chrétiens comme c’est déjà le cas en Irak.
Aujourd’hui,  il apparaît de plus en plus clairement  que,  grâce à l’intervention russe,  le régime syrien n’est pas prêt de tomber  et qu’il constitue, que cela plaise ou non, un rempart contre le terrorisme islamiste.  Washington en a d’ailleurs implicitement pris acte et considère désormais que l’ennemi principal n’est pas Bachar el Assad,  qui n’a jamais  constitué une menace terroriste contre l’Occident,    mais Daech  qui voue  une haine inexpiable contre les  «croisés et les juifs »  et dont l’objectif déclaré  est de porter la guerre contre l’Occident considéré comme « dar el harb ».   Il est temps que le gouvernement français  admette qu’il s’est trompé d’ennemi et qu’il procède   à une révision  radicale de sa politique au Moyen-Orient. D’autant plus que la vague d’attentats terroristes dont la France  est victime montre qu’elle est davantage visée par Daech et les autres organisations  jihadistes que la lointaine Amérique.  Cela dit,  ce n’est pas en intensifiant les bombardements aériens contre Daech en Syrie et en Iraq que la vague d’attentats terroristes sur le sol français pourra être enrayée. C’est surtout sur le front intérieur que se situe l’enjeu de la lutte contre ce fléau.  Malheureusement, quel que soient les mesures sécuritaires supplémentaires que pourra  prendre le gouvernement, il n’existe pas de risque zéro en la matière et les Français devront apprendre à vivre jusqu'à nouvel ordre avec le terrorisme. Enfin le  renforcement des moyens de lutte antiterroriste n’éliminerait pas pour autant l’idéologie qui a enfanté les kamikazes. Autrement plus efficace seraient  un certain nombre de  mesures visant à l’émergence d’un islam européen, telles que par exemple la formation des imams et l’interdiction du financement des lieux de cultes musulmans par des institutions ou gouvernements étrangers. Sur un autre plan, il est temps que  le gouvernement français  se rapproche de la Russie qui est un allié naturel dans la lutte contre le terrorisme islamiste.  N’est-ce pas  d’ailleurs ce que font les Américains sur le dossier syrien,  alors qu’ils instrumentalisent  la prétendue menace de l’ours russe  pour justifier le  maintien de  l’OTAN dont la principale  raison d’être depuis la chute de l’URSS est de garder les pays européens sous leur coupe. Mais le gouvernement actuel a perdu toute crédibilité sur tous ces dossiers,  et il faudra sans doute attendre les prochaines élections présidentielles pour que la France ait une chance de recouvrer une quelconque influence au Proche-Orient.
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Cité  par Henri Laurens dans L’Orient arabe à l’heure américaine, Hachette 2008, p. 223,  et dans mon livre  La France au Liban et au Proche-Orient, Editions de la Revue Phénicienne, 2012, p. 271.  

Thursday, June 2, 2016

Réflexions autour du centenaire de la bataille de Verdun                 
La bataille de Verdun  (février-décembre 1916) fut  une des plus grande bataille de l’histoire,  et sans doute la dernière grande victoire remportée par l’armée française sans le  concours de ses alliés.   Ce fut aussi   une des dernières batailles associant  les tactiques du XIXe siècle  à  la terrifiante puissance de feu des   armes  du XXe siècle,  avec des   dizaines  de milliers de soldats s’élançant à  découvert,   poitrine nue,  en rangs serrés,  à   l’assaut des tranchées ennemies, sous une pluie d’obus et le  feu nourri des mitrailleuses. Le résultat fut un horrible  carnage : plus de 700.0000 morts, disparus ou blessés,  français et allemands.  Les  leçons  qu’on peut en tirer sont nombreuses.  Sur le plan militaire, si la  guerre de quatorze-dix-huit  se traduisit par d’énormes pertes au combat, du moins  les civils furent  relativement épargnés. Ce ne  fut pas le cas des conflits ultérieurs.  Particulièrement la Seconde guerre mondiale avec son cortège de villes  écrasées   sous les bombes, d’atrocités indicibles et de génocides.   Le   courage  des  « poilus »  de l’époque  n’avait d’égal que   le  peu  de scrupule de certains généraux,  comme Nivelle,  à  les envoyer à  une mort certaine  (à  la différence, il est vrai,   d’un Pétain,  plus économe de leur sang).   Deux   phénomènes impensables aujourd’hui   les soldats occidentaux, sont moins  disposés à verser leur sang pour leur patrie, et la moindre perte, amplifiée  par les medias est un véritable drame national.  Comme si une guerre avec zéro mort était possible.  Attitude qui contraste avec le fanatisme des candidats au jihad,   prêts   à  mourir  et même à mener  des  attaques  suicide au nom d’Allah.
Le peu d’enthousiasme  des Occidentaux  à  aller jusqu’au sacrifice suprême pour   leur pays,  et encore moins pour leur foi,  ainsi que l’improbabilité de l’éclatement d’une nouvelle guerre mondiale,  s’expliquent  par plusieurs facteurs, géopolitiques, idéologiques, sociétaux et religieux. Sur le plan géopolitique,  ses  principales causes sont le triomphe des démocraties libérales  sur les idéologies totalitaires - fascisme et communisme-, la montée du pacifisme,  et un recul du nationalisme. Ou plutôt l’émergence d’un nationalisme apaisé  qui a permis la réconciliation franco-allemande et  a empêché  l’éclatement de  guerres entre démocraties,    depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.  Si  ce recul relatif  n’a donc pas eu que  des aspects négatifs,  il n’en est pas de même de la crise  des  valeurs  profanes et  religieuses qui ont formé l’ossature de  la civilisation occidentale.  Le sentiment national n’a pas été remplacé  par un sentiment d’appartenance à  une Europe,  victime du désamour de ses citoyens,  des égoïsmes nationaux,  et du rejet des directives arbitraires de   technocrates non-élus à  Bruxelles, représenté  par le courant souverainiste.  L’idéal républicain d’égalité et de fraternité est battu en brèche  par la dictature des marchés financiers, la mondialisation et l’impératif de compétitivité. D’un côté, les  inégalités de richesse se creusent de plus en plus. Et de l’autre une mentalité d’assisté entrave toute velléité de  réforme de l’État providence. Les  partis de gauche et de droite prônent, peu ou prou,  la même politique  économique et sociale.  La laïcité est menacée par un communautarisme rampant.  Bien que j’y adhère personnellement, l’idéal kantien   d’une morale laïque pouvant se substituer à  la morale religieuse s’est avéré,  chez bien des personnes, et dans bien des cas,  illusoire. Le matérialisme, la permissivité et l’hédonisme règnent en maîtres.   Et sans être fondamentaliste on peut se demander si le mariage pour tous et la possibilité pour les couples du même sexe d’élever des enfants constitue un progrès moral.   L’humanisme  et,  même si on peut la déplorer,   la  déchristianisation de l’Europe,  se sont certes  accompagnés  d’une plus grande tolérance envers les autres religions.  Cependant  la montée de l’islamophobie et de l’extrême droite semble démentir cette vision optimiste, bien  que  la crainte, suscitée notamment par le terrorisme islamiste,  soit compréhensible. Et  l’on ne peut  que comparer le refus égoïste de l’Europe d’accueillir des réfugiés avec le cas  du Liban qui a la plus forte  proportion de réfugiés au monde par rapport à  sa population  et à  sa superficie. .
En dépit des  thèses  de la droite traditionnelle et des cassandres de la décadence occidentale,  l’amollissement des vertus européennes, propre aux sociétés repues,  est  toutefois  relatif.  Il  existe toujours  des gens  prêts à se mobiliser pour des causes  qu’ils estiment justes,  comme en témoignent  les manifestations  monstres contre la  loi  légalisant le mariage pour tous. Et les attentats de Paris n’ont fait que renforcer la détermination des autorités  françaises, soutenue par l’opinion publique,  à lutter contre Daech et  le terrorisme transnational.  Pas dessus tout,  les   valeurs occidentales fondées sur  les  droits de l’homme  sont  celles auxquelles aspire  tout homme épris de liberté et de dignité.  Et le sort des Européens,  ainsi que leur qualité de vie,  est infiniment plus enviable que celui des citoyens de bien d’autres régions du monde. En particulier le monde arabo-musulman en proie au fanatisme islamiste et sévissent des régimes autoritaires et corrompus.  A preuve que c’est vers l’Europe que fuient les victimes des violences sectaires qui y font rage. Cet  afflux  et la  croissance démographique des musulmans d’Europe, dont certains refusent d’adopter les coutumes de leur pays d’accueil,  représentent-ils  une menace sur les fondements de la civilisation européenne ?  Existe-t-il un  véritable état  de guerre entre l’Europe et le terrorisme islamiste ?  Celui-ci risque-t-il de faire un nombre insupportable de victimes européennes, se comptant par milliers, voire d’avantage ? La question se poserait s’il n’existait pas un  tel  écart technologique et  militaire   entre d’une part  les groupes terroristes et  d’autre part les armées et les forces de maintien de l’ordre européennes.   On a en effet  affaire en l’occurrence à une guerre   hybride,  asymétrique et de basse intensité, même si elle entretient un climat d’insécurité en Europe.  Et la fiction d’une guerre menée contre de tels groupes, avec zéro  mort parmi les forces armées, sinon les civils,   occidentaux,   deviendra peut-être la réalité de demain  avec l’usage intensif de drones et de robots.  Elle a été préfigurée par   l’invasion américaine de l’Irak le rapport des morts était de un à  cent entre les troupes américaines et irakiennes.  Ce qui montre que, même dans les guerres conventionnelles,  les batailles,  comme celles de Verdun,   appartiennent au passé.

Ibrahim Tabet , Juin 2016.                                                                                      

Friday, April 1, 2016

La solution hypothétique du conflit syrien et le Liban

La conclusion d’un accord partiel (et provisoire ?) de cessez-le feu en Syrie qui ne concerne pas la guerre contre Daech ne signifie pas nécessairement qu’une solution politique soit en vue. L’éradication probable à terme  du « califat » terroriste au Nord-est du pays écarte sans doute le spectre de la remise en question de ses frontières. Mais elle ne garantit pas sa réunification,  et encore moins l’instauration d’une démocratie inclusive et une réconciliation nationale.  De sa fragmentation   en cantons ethnico-confessionnels à  l’instauration d’un pouvoir central, forcement dominé par la majorité sunnite, à  Damas, en passant un système fédéral ou un régime politique communautariste, il est difficile de prévoir la configuration future du pays. La volonté d’autonomie des Kurdes se heurte à  l’opposition turque et de la majorité sunnite en Syrie.   Comme  il est exclu que Bachar-el-Assad  puisse gouverner toute la Syrie, et qu’un réduit alaouite n’est pas viable, un des nombreux problèmes qui se posent est le sort des Alaouites. Au vu de  la faiblesse de l’opposition laïque, le risque de l’instauration d’un pouvoir islamiste à Damas n’est pas à écarter. Enfin il est douteux que les millions de déplacés,  victimes d’une épuration délibérée, ou  chassés de leurs régions  à  cause des combats,  puisse y retourner de sitôt. C’est encore plus le cas  des  réfugiés dans les pays voisins. A la  complexité de ces  problèmes endogènes, s’ajoute ceux posés par les   intérêts divergents  des protagonistes externes au conflit. Si l’influence de la Russie et de l’Iran s’est  renforcée, il est douteux que l’Arabie Saoudite  et la Turquie  renoncent à la leur. Et l’apparente convergence de vue entre Washington,et Moscou, du moins sur ce dossier, ne garantit pas qu’ils puissent imposer leurs vues aux autres  protagonistes régionaux et locaux du conflit. 
C’est dire que le sort de la Syrie, et par ricochet celui du Liban, est incertain. Il ne faut pas s’attendre à  ce que le million et demi de réfugiés syriens présents sur son sol puisse  retourner dans leur pays  avant très  longtemps,  avec  le risque  sécuritaire et  d’implantation d’un grand nombre d’entre- eux que cela comporte. L a volonté internationale d’empêcher la déstabilisation du pays est contrebalancée par son souhait apparent de lui faire assumer ce fardeau. La déliquescence de l’Etat  illustrée par l’incapacité d’élire un président de la République n’augure rien de bon.   Et la présence massive de réfugiés  syriens  ne peut qu’inquiéter les chrétiens et  creuser le clivage entre  les communautés sunnite  et chiite ; cette dernière estimant que la tournure des événements en Syrie joue en sa faveur. Rien ne garantit donc la pérennité  du système politique bancal actuel. Et il faut espérer que l’expérience tragique qu’a  connue le pays du fait de la présence palestinienne ne se renouvelle pas.

Ibrahim Tabet, avril 2016   
Questions  autour du centenaire des accords Sykes-Picot

En 1916, lors de la Première  Guerre mondiale,   la  France et la Grande-Bretagne  s’entendirent   secrètement pour se partager les provinces arabes de l’Empire ottoman promis à un ultime démembrement. Les « accords  Sykes-Picot »,  nom donné à  cette  entente,  stipulaient  que  la France et la Grande Bretagne seraient disposées à reconnaître et à soutenir des États arabes « indépendants »  dans deux zones : une zone A englobant  la Syrie intérieure et la région de Mossoul que la France serait seule apte à « conseiller », et une zone B allant de la Jordanie actuelle à Kirkouk où la Grande Bretagne jouirait de la même influence exclusive. De plus la Grande-Bretagne serait autorisée à administrer directement une zone rouge formée de la Mésopotamie et la France une zone bleue comprenant le Mont-Liban, le littoral syrien et la Cilicie. Quant à la Palestine, compte tenu du rôle de Jérusalem pour les trois religions monothéistes, elle serait soumise à une administration internationale.  Ces accords  cadre  furent  toutefois l’objet de changements dictés par le nouveau contexte politique et les rapports de force sur le terrain.  C’est ainsi par exemple que   France fut contrainte de céder la Cilicie à la Turquie et  qu’elle dut renoncer au wilayet de Mossoul au profit de l’Angleterre.  Ils  déboucheront, après la guerre, sur  la formation des États  du « Levant »  (Palestine, Transjordanie, Irak, Syrie et « Grand-Liban). 

A  l’exception  de  la Palestine  et de la Transjordanie (devenue la Jordanie)  qui seront affectés par la création de l’État  d’Israël, et du sandjak d’Alexandrette détaché de la Syrie et   cédé à  la Turquie par  la France en 1939, les frontières des  autres États de la région   demeurèrent  inchangées jusqu’à nos jours. Cela,  malgré le fait qu’ils soient tous des mosaïques ethnico-religieuses et les tentatives des tenants du panarabisme de les remettre en question. A l’occasion du centenaire des accords Sykes-Picot,  on peut se demander si ce  sera toujours le cas et si le  califat islamique autoproclamé qui ambitionne de les abolir sera vaincu ?  

La création des États  du « Levant »

Au lendemain de la guerre,  la France  doit renoncer, au traité de San Remo, à la région de Mossoul qui devait lui revenir. La Palestine qui devait  être internationalisé, est maintenant réclamée par les Anglais, qui décident d’en faire un « foyer national pour les Juifs ». Un moment tentée par un accord de compromis avec  l’émir  Faysal  installé à   Damas par les Anglais,  la France, puissance mandataire en Syrie,  décide  en 1920 de créer un « Grand Liban » en adjoignant autour du noyau  de la Montagne : Beyrouth,  les quatre « casas » de la Bekaa, détachée du vilayet de Damas, ainsi que les villes de Tripoli et de Saïda et leur arrière-pays. Cette décision est très mal accueillie par les nationalistes syriens qui refuseront de reconnaître  l’indépendance du Liban. Le Haut-commissaire français divise la Syrie en deux États : ceux d’Alep  et de Damas, plus tard organisés en une Fédération syrienne. Sont également créés un Territoire des Alaouites qui sera transformé en 1924 en État, et une région  autonome druze. Quand au sandjak d’Alexandrette, il est rattaché au gouvernorat d’Alep mais conserve une autonomie administrative. Les Kurdes et les chrétiens (en majorité jacobites et arméniens) de la Jézireh, demandent une autonomie semblable à celle dont jouissent les Alaouites et les Druzes. Mais leurs réclamations ne sont pas prises en considération.  En  1936 la Syrie est réunifiée et il est mit  fin à   l’autonomie du Djebel Druze et du territoire des Alaouites.

Né de la réunion  par les Britanniques des trois vilayets ottomans de Mossoul, de Bagdad  et de Bassora,  l’Irak  regroupe trois grandes communautés ethnico-religieuses : les Kurdes  et  les Arabes chiites  et  sunnites. A côté  d’elles,  existent  également des minorités chrétiennes,   turkmène et yazidi.  A la discrimination des autres communautés   par les sunnites sous la dynastie  hachémite et le régime baasiste,   succédera  celle qu’ils subissent sous  le régime dominé  par les chiites mis en place par les Américains.  Ce qui montre que, comme en Syrie, la laïcité formelle des institutions n’empêche pas  l’accaparement sectaire du pouvoir.  La Jordanie est une création artificielle britannique où cohabitent une majorité de Palestiniens et la  population  bédouine d’origine. Mais, du fait de l’absence en son sein du clivage sunnito-chiite,  elle  semble devoir être épargnée par la menace de fragmentation  guettant ses voisins syrien et irakien

Des rêves brisés d’unité arabe à l’islamisme politique

Les années qui suivirent l’accession des États arabes du Proche-Orient à l’indépendance virent  plusieurs tentatives avortées d’unité arabe remettant  en question des frontières héritées de l’époque  coloniale.  Ces échecs montrent que les frontières dessinées naguère par la France et l’Angleterre n’étaient pas totalement artificielles. Et, en tout cas, que  se sont  développés des nationalismes locaux - irakien, syrien, jordanien et libanais -  supplantant le sentiment d’appartenance à une mythique « nation »  arabe. Le nationalisme panarabe, laïc et socialiste  des  régimes égyptien, syrien et irakien  fut contrecarré  par le panislamisme promu par l’Arabie Saoudite.  A partir des  années 1970-1980,   l’échec du nationalisme arabe et des régimes socialo-militaires de la région  ouvrit  la voie au  « retour » à l’islam. Les mouvements  islamistes occupent l’espace et entravent  l’émergence de toute  autre idéologie. Il n’est pas étonnant dans  ce contexte  que les soulèvements populaires  dirigés successivement,  à partir de 2011,  contre les régimes  tunisien, égyptien, yéménite et syrien qualifiés prématurément de « printemps Arabe » aient été confisqués par les mouvements islamistes..
La faillite d’un monde ?
Retour des militaires au pouvoir en Égypte.  Bain de sang, en Syrie.   Guerres civiles sectaires opposant les sunnites aux chiites en Irak et aux alaouites en Syrie. Risque  d’éclatement de ces deux pays.  Fanatisme génocidaire  et iconoclaste du prétendu « État islamique ».  Menace  terroriste qu’il fait peser sur la région et le monde.  Épuration ethnique dont sont victimes les communautés chrétienne et yazidi d’Irak.  Ces événements  dramatiques  sont le symptôme de deux crises plus profondes qui se nourrissent mutuellement : la crise de l’islam, et la faillite d’un monde arabe miné par ses divisions, l’absence d’état de droit et de libertés, et le bilan économique et social désastreux de régimes autoritaires et corrompus. Malheureusement pour eux, au lieu de le reconnaître, les Arabes ont trop tendance à  verser dans la théorie du complot, attribuant leurs malheurs  aux séquelles de l’impérialisme occidental et à une mythique « conjuration américano-sioniste. » Cela dit cette thèse comporte  une part de vérité. Il   est indéniable que  la partialité occidentale envers Israël a favorisé le ressentiment  arabe et la montée de l’islam radical. Et les interventions occidentales en Irak et en Lybie ont  non seulement déstabilisé ces deux pays, mais toute la région et au-delà. 

Vers une fragmentation  du Levant ?

La destruction  par le  « califat »  autoproclamé  du mur de sable séparant la Syrie et l’Irak  symbolisant les accords Sykes-Picot préfigure t’elle la fin du système hérité  de l’ère coloniale ? L’Irak est déjà divisé en entités ethnico-confessionnelles  et  le sort de la Syrie reste en suspens,   bien que le retournement de la situation  sur le terrain en faveur du régime soutenu par la Russie ait écarté le scenario  de sa partition ou  de son repli sur un réduit alaouite. Il reste toutefois à vaincre Daech, ce qui sera probable à plus ou moins long terme. Mais si cette éventualité  éloignerait  le spectre de la remise en cause  de l’intégrité territoriale de ces deux pays, la quête d’un système politique inclusif  sans parler d’une réconciliation est une autre affaire.  Il   est  probable qu’en cas de solution politique  au conflit syrien,  celle-ci s’inspire du modèle  libanais de représentation politique sur une base  communautaire,  ou soit basée sur un système fédéral à  l’irakienne. Les Kurdes de Syrie vont-ils obtenir la reconnaissance de leur autonomie à l’instar de leurs cousins Irakiens ?  Quel  type de régime sera mis en place à Damas ? Et par ricochet  quel sera le sort  du Liban  qui  est confronté à une menace existentielle avec la présence de près  d’un million et demi de réfugiés  syriens sur son sol ?  Telles   sont les questions qui se posent à  l’heure   le récent accord de cessez le feu en Syrie imposé par Washington et Moscou pourrait laisser entrevoir l’amorce d’une solution politique à  la guerre. Celle-ci  est pour une large part un conflit par procuration opposant   les alliés du régime  (la Russie l’Iran et le Hezbollah) à  ces adversaires (Arabie saoudite, Qatar, et Turquie), sans compter les Occidentaux (principalement les États-Unis et France) tiraillés entre leur opposition à  Bachar el Assad  et leur crainte de l’installation d’un pouvoir islamiste radical à  Damas. 
Ibrahim Tabet

Mars 2016  

Thursday, February 18, 2016

Vers une nouvelle guerre de Trente ans ?

Peut-on qualifier de nouvelle guerre mondiale la lutte contre le terrorisme islamique et les guerres hybrides civiles et classiques et qui font rage actuellement en Afrique et au Proche-Orient ? Peut-on faire  un parallèle entre  la nature et la durée des conflits en Syrie et en Irak, et la guerre de Trente Ans qui a opposé puissances catholiques et protestantes en Europe au XVIIe siècle ? De même que les traités de Westphalie avaient consacré le principe du « cujus regio ejus religio » en vertu duquel les sujets devaient suivre la religion de leurs princes, va t’on vers une balkanisation du Levant en entité ethnico-religieuses  homogènes ?
Quels sont les défis que posent l’islamisme radical au monde musulman et à l’Europe ? Cette idéologie millénariste peut-elle être éradiquée par des bombardements aériens ? La vielle Europe à la démographie en berne est-elle menacée comme jadis l’Empire romain par les barbares assimilés par Toynbee à un prolétariat intérieur et à un prolétariat extérieur frappant à ses portes ? Après la mort de Dieu prononcée par Nietzche, notre époque vit-elle un « retour du religieux » démentant la thèse de Max Weber de désenchantement du monde ? Avant d’aborder ces questions, je me propose de faire un bref rappel historique   

Historiquement religion et politique ont longtemps  entretenu des rapports, pervers ou conflictuels, chacun des deux pouvoirs s’efforçant de dominer l’autre, de s’en affranchir ou de l’instrumentaliser. Alors que les religions sont censées favoriser la paix, elles sont devenue un des leviers de guerre les plus  puissants.
Contrairement aux religions polythéistes qui admettaient tous les dieux dans leurs panthéons et ne se battaient pas au nom de leur foi, c’est surtout le cas des religions monothéistes qui sont devenues la matrice « d’identités meurtrières ».
De ce point de vue les musulmans sont davantage en accord avec  l’enseignement et l’exemple de Mahomet qui fut aussi un chef politique et de guerre que les chrétiens avec celui du Christ qui a pris le contrepied du Dieu vengeur de la Bible et a prêché une religion d’amour. Et, contrairement aux Evangiles, le Coran contient autant de versets prêchant le jihad contre les infidèles que  la compassion.   

À partir de la conversion de Constantin qui instaura le principe du césaropapime, la chrétienté a connu une alliance étroite entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, le trône et l’autel. « Le plus  grand désastre qui soit arrivée à la chrétienté  a écrit Arnold Toynbee a peut- être été  la conversion de Constantin et  l’immixtion par la suite  de César dans les affaires de Dieu, et de l’Église de Dieu dans les affaires de César. Le second désastre a été la transformation de l’Église, qui de persécutée pour le Christ, a persécuté au nom du Christ ».
Jusqu'à la séparation au XXe siècle de l’État  et de l’Église, cette dernière a jouit en Occident  d’une influence infiniment supérieur a celle des clercs au sein du monde musulman où il n’existe, ni institution semblable, ni papauté. La chrétienté médiévale fut émaillée de luttes d’influence entre les empereurs et le Saint-Siège pour qui le pouvoir temporel devait se soumettre au pouvoir spirituel. Et les papes de la Renaissance furent aussi des chefs politiques et de guerre. Mais aussi de grands mécènes, comme pour faire oublier aux yeux  de l’histoire leurs mœurs dissolues et leur trahison du message évangélique de pauvreté. Ces dérives appartienne heureusement au passé et il a bien longtemps que l’Eglise se consacre exclusivement à sa mission spirituelle et s’est engagée depuis Vatican II dans un dialogue avec les autres religions.   
La question de la séparation de l’Église et de l’État s’est posée de manière différente dans l’islam. D’une part car religion et politique y sont en principe inséparables. Et d’autre part car il n’y avait pas d’Église à séparer de l’État. C’est surtout  le cas de  l’islam sunnite, mais moins du chiisme existe un clergé hiérarchisé coiffé par des ayatollahs jouissant d’une autorité reconnue. Mais historiquement,  ces derniers  ont toujours adopté une attitude  quiétiste,  ou du moins loyale envers le pouvoir politique. Et l’institution de la République islamique iranienne et de la doctrine de « vilayet-el-faqih », (jurisprudence du docteur de la loi) constituent  une rupture par rapport à la tradition. 
La chrétienté et l’islam ont connu des trajectoires inverses en termes de tolérance. Mais  ce dernier qui a longtemps été plus favorable au pluralisme religieux est aujourd’hui le théâtre  d’une vague sans précédente de fanatisme et d’intolérance. Et c’est en son sein que le phénomène du retour du religieux   est le plus virulent, bien qu’il touche toutes les religions.
Alors que le monde paraissait être sorti du religieux, on assiste  en effet depuis le dernier quart du siècle dernier à un retour  soudain  du religieux  sur la scène de l’histoire qualifié par Gilles Kepel de  « revanche de Dieu ». Favorisé par la crise des valeurs et des idéologies laïques,  il emble donner raison à Malraux qui avait prédit que le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas. Cela dit, sur le plan personnel, ce retour reflète le plus souvent moins un regain de foi  et de spiritualité  que des crispations identitaires  qui se traduisent par des manifestations ostentatoires d’appartenance religieuse comme le port du voile islamique. Et sur le plan politique  il s’agit d’une instrumentalisation de la religion pour des causes profanes

Son exemple le plus emblématique est l’islamisme politique  représenté par les Frères musulmans et les mouvements salafistes inspirés par l’idéologie wahhabite et financé par les pétrodollars saoudiens. Mais il n’est pas le seul. Les États-Unis n’ont pas hésité à instrumentaliser le fondamentalisme musulman dans leur « croisade » le communisme avec les effets désastreux que l’on connaît. Le terme « d’empire du mal » qu’ils ont employé pour désigner l’URSS, ainsi que celui « d’axe du mal » englobant les « États voyous » accusés de soutenir le terrorisme islamiste ont une connotation biblique.  

La montée de l’islam radical, les guerres civiles sectaires en Syrie et en Irak, les atrocités commises par Daech, et les attentats terroristes jihadistes auxquels font pendant la montée de l’islamophobie et de l’extrême droite en Europe  semblent donner raison à la théorie du choc des civilisations de Samuel Huntington qui avait  prédis qu’à la guerre froide   allait succéder une nouvelle ère géopolitique dominée par des conflits ethnico-religieux. Le communisme s’est écroulé  au bout de 70 ans. Et le nazisme  a été écrasé  quinze ans après la prise de pouvoir d’Hitler. L’islamisme, jouit d’un pouvoir de mobilisation   infiniment supérieur à ces deux idéologies séculières.  Il est donc peut probable qu’il soit éradiqué dans un avenir prévisible ; en tout cas pas par des moyens militaires. La résurgence du conflit vieux quatorze siècles  entre chiites et sunnites n’est pas non plus de ceux qui se résorbent en une génération. Attisé par la  révolution khomeyniste qui a mobilisé le messianisme eschatologique chiite au service de l’impérialisme perse, il explique en grande  partie les guerres qui ravagent l’Irak, le Yémen et la Syrie.

Revêtant le même degré de barbarie que la guerre de Trente ans, cette dernière a aussi été causée au départ par une politique discriminatoire  et sectaire. Puis, de  même que la guerre de Trente a vu la plupart des puissances européennes intervenir dans le conflit opposant les Habsbourg aux princes protestants allemands, le conflit syrien a rapidement dépassé  le cadre local avec, d’une part l’Intervention de la Russie de l’Iran et du Hezbollah aux côtés du régime, et d’autre part celle des Etats-Unis, de la France de la Turquie de  l’Arabie Saoudite et du Qatar côtés de l’opposition sunnites. L’intervention russe a radicalement changé l’équilibre des  forces en faveur du régime. Si Alep est libérée ce dernier paracheva son contrôle de la Syrie utile. Cette victoire et l’avancée des Kurdes dans le nord plus précaire le contrôle par « l’État islamique » de l’est du pays dont le sort  reste toutefois en suspens. Si Daech parvenait à s’y maintenir ainsi qu’à Mossoul, naitra de facto un sunnistan à cheval sur la Syrie et l’Irak remettant en question leur intégrité territoriale de ces deux pays. Même si Daech venait finalement à être vaincu,  la réunification de ces pays ne sera sans doute possible que par leur transformation en lâches  confédérations de cantons plus ou moins homogènes  sur le plan ethnique ou confessionnel. C’est d’ailleurs déjà le cas de l’Irak avec la région autonome kurde. Autonomie dont bénéficieront certainement les kurdes de Syrie.  Les chrétiens dont le nombre se réduit déjà comme peu de chagrin constituant quant à eux les victimes collatérales de ces développements. 
Sur le plan régional, le grand gagnant de l’évolution du conflit syrien est l’Iran dont l’influence s’exerce déjà en Irak, en Syrie  au Liban et au Yémen et le poids économique a été renforcé par la levée des sanctions. Les grands perdants sont la Turquie et l’Arabie Saoudite. Alors que la Turquie s’était érigée en modèle d’un État alliant islamisme modéré et démocratie, la dérive autoritaire du régime, le défi interne et externe que représente la question kurde, l’échec de son pari sur les Frères musulmans égyptiens et tunisiens, enfin l’intervention russe en Syrie, ont ruiné les ambitions néo ottomanes de M. Erdogan. Et la situation de l’Arabie Saoudite n’est  guère plus brillante avec la chute du prix du pétrole, son enlisement au Yémen, les dissensions au sein de la famille royale et un système politique anachronique. Les déboires de la Turquie et de l’Arabie Saoudite et l’hostilité à laquelle se heurte l’Iran de la part des pays sunnites font qu’aucun  pays de la région n’est en mesure de combler le vide de puissance créé par le désengagement partiel des Etats-Unis. La faiblesse économique de la Russie  l’empêche de bénéficier pleinement de son regain d’influence politique et militaire. Quand à la France, les errements de sa diplomatie, particulièrement concernant le dossier syrien, la mette pratiquement hors jeu.
Le Liban semble devoir échapper au sort tragique de ses voisins syrien et irakien. Mais la présence de plus d’un million de réfugiés syriens sur son sol   constitue une menace existentielle. Son système inclusif de partage confessionnel du pouvoir, malgré ses défauts et la paralysie qu’il génère, s’avère être plus résilient que leurs régimes autoritaires et représente sans doute le modèle de solution politique le plus approprié pour ces deux pays. Leur laïcité formelle n’ayant pas empêché par le passé la monopolisation du pouvoir par les alaouites en Syrie et les sunnites en Irak
Les conséquences désastreuses des interventions militaires des puissances occidentales en Irak et en Lybie font que, même si elles  en avaient les moyens et la volonté, il est hors de question qu’elles engagent des troupes au sol contre Daech. Et seules des forces comportant des combattants majoritairement sunnites peuvent lui être opposées. Mais même si  ce groupe venait à être vaincu militairement, cela ne résoudrait pas pour autant le problème du fanatisme et du terrorisme islamiste. Le combat contre le fléau du jihadisme se situe en effet moins sur les champs de bataille qu’au niveau  politique, idéologique et de la société.
C’est le cas en Europe et en France ou les derniers attentats  terroristes ont soulevés une immense émotion et suscité d’intenses débats notamment sur les rapports entre les communautés musulmane, juive et chrétienne. Sans parler des  écrits qui entretiennent un climat délétère comme celui d’Eric Zeimour. Ou des réactions de rejet face à l’afflux de migrants musulman qualifié par un député français de menace sur les fondements mêmes de la civilisation européenne. Lequel député semble oublier que c’est l’intervention franco-anglaise en Libye qui a contribué à ouvrir les vannes de l’immigration en provenance d’Afrique et à déstabiliser les pays du Sahel. La lutte contre le terrorisme islamiste implique de multiples  défis : trouver un équilibre entre sécurité et liberté. Pallier au sentiment d’exclusion des populations musulmanes  issues de l’immigration. Lutter contre la propagande islamiste sur les réseaux sociaux. Et favoriser l’éclosion d’un islam européen   en formant des prédicateurs locaux et en réglementant les financements étrangers des institutions musulmanes. De la manière dont l’Europe relèvera ces défis  dépendra en partie la réalisation ou non de la prophétie  du choc des civilisations. Il existe à ce propos deux modèles différents. Le modèle français de laïcité républicaine et le multiculturalisme à l’anglo-saxonne. Alors que  la République française  ne reconnait que les individus et considère que le communautarisme est une idéologie pernicieuse, en Angleterre une loi interdisant le port du voile islamique dans les établissements publics serait impensable. Au nom des libertés, le communautarisme y est au contraire considéré comme un facteur de paix sociale favorisant le vivre-ensemble au sein de la société.Sans préjuger des mérites respectifs de ces deux modèles, il faut constater   que les pays européens rencontrent les mêmes difficultés à assurer l’intégration de d’une population musulmane en pleine croissance et qui n’hésite pas à revendiquer le respect de ses coutumes propres au lieu de s’adapter à celles de leurs pays d’accueil. Attitude qui suscite trois types de réactions. Soit un christianisme  identitaire  qui n’est pas incompatible avec la large déchristianisation de l’Europe et plus particulièrement de la France. Soit  un intégrisme laïc qui prétend interdire toute expression religieuse même chrétienne dans l’espace public. Soit enfin une posture  de soumission au nom du politiquement correct. 
C’est surtout au niveau du monde arabo musulman que se situe l’enjeu  principal de la lutte contre l’islamisme radical. Entreprise de longue halène qui a un double aspect politique et religieux. On a en effet affaire à deux crises qui se nourrissent mutuellement : La crise de l’islam, et la faillite d’un monde arabe miné par ses divisions, l’absence d’état de droit et de libertés, une affligeante régression culturelle et le bilan économique et social désastreux de régimes autoritaires et corrompus. 
Sur le plan religieux, même si les conflits actuels sont moins liés à tel ou tel verset du Coran qu’à des causes profanes, ils soulèvent le problème de la  réforme de l’islam. Il se heurte  toutefois à  l’absence d’une autorité religieuse supérieure au sein de l’islam sunnite, telle que celle des papes du concile de Trente (1545-1569) qui initièrent la Contre-réforme catholique. En dépit de l’impossibilité d’une véritable réforme de l’islam, et face à  l’obscurantisme wahhabite, nombre de clercs et d’intellectuels  musulmans libéraux appellent  du moins à  réinterpréter  le Coran et la jurisprudence, en harmonie avec la déclaration d'al-Azhar de 2012 de faire prévaloir la raison sur l’interprétation littérale des textes. Savoir si cela contribuera également à apaiser la querelle vieille de quatorze siècles entre chiites et sunnites est une autre question.  
Sur le plan politique les faux espoirs qu’ont fait naître le soi-disant printemps arabe n’incitent pas à l’optimiste. Malgré le contre exemple tunisien qui rencontre d’ailleurs des difficultés, le cas  de l’Égypte semble confirmer que les pays arabes  ne sont pas murs pour la democratie et que les régimes autoritaires  y sont le meilleur rempart contre l’islamisme. Constat  qui revient à mettre en cause autant l’arabisme que l’islam. La question n’étant pas seulement : «  qu’est-ce-que l’islam a fait des Arabes, mais qu’est-ce-que les Arabes ont fait de l’islam 

Ibrahim Tabet
Fevrier 2016

Tuesday, December 22, 2015

Se faire sa propre religion

Ayant reçu une éducation chrétienne   j’ai longtemps gardé la foi,  et  il ne  me serait   jamais  venu à l’esprit de douter  de l’existence  de Dieu,  même après  n’avoir plus entretenu avec l’église qu’un commerce épisodique.   Comme la plupart des croyants, je ne me posais pas trop de questions sur les fondements du dogme chrétien  et   ma méconnaissance de l’islam et des autres religions était presque totale. Puis, les circonstances de la vie et mes lectures m’ont amené   à  devenir  agnostique ; posture intellectuelle  différente du   matérialisme athée et   fondée sur le questionnement.  Eclectisme  ou méfiance à  l’égard de tous les dogmatismes ? Je  préférais  me laisser dire qu’il  vaut mieux  à  tout prendre se faire sa propre religion qu’avoir une religion toute faite. Que  spiritualité, morale  et  croyance en Dieu ne sont pas nécessairement liées. Idées qui rejoignent  celles des sagesses  asiatiques   qui ne sont pas exclusives et qu’exprime la phrase de  Gandhi : « chaque homme va à Dieu  à  travers ses propres dieux ». Sans compter que les religions monothéistes peuvent  être la matrice  « d’identités meurtrières », titre d’un livre d’Amin Maalouf.   Alors que l’Empire romain païen admettait tous les dieux dans son Panthéon,  le  peuple juif fut celui qui s’opposa le plus farouchement à cette intégration, suscitant l’incompréhension d’Hadrien dont les mémoires imaginaires décrivent le fanatisme sous la plume de Margueritte Yourcenar.
Il se peut que le syncrétisme propre à  l’Antiquité et le   brassage des religions propre à l’Extrême-Orient    préfigure les croyances de demain. L’Orient a emprunté à l’Occident  ses techniques et il est naturel que l’Occident reconnaisse la supériorité de l’Orient en matière spirituelle. Plus l’humanité évoluera, moins elle  se satisfera de prêt-à-porter  en matière religieuse.   Et plus, selon les mots de Sartre,   « chaque homme devra inventer son chemin »  dans la voie tracée par Nietzche  dans  Ainsi parlait Zarathoustra, ou par « Al Mostapha », Le Prophète de Khalil Gibran.
De même qu’un paysage peut être peint selon une infinité  de styles et de sensibilités. Que certaines églises réutilisent parfois les  colonnes éparses de temples écroulés,  je me disais  qu’il faut construire  sa propre vision du monde, sa propre « weltanschauung ».  Gravir sa propre échelle de valeurs. Ecrire ses propres lois. En recueillir les préceptes aux sources de toutes les sagesses, comme on rédigerait amoureusement sa propre anthologie poétique personnelle. Démarche davantage éthique qu’esthétique.
  La liberté de choisir sa propre voie ne peut qu’amener à découvrir la parenté existant entre toutes les religions. Pour la Kabbale, les mots de tous les Livres sacrés seraient des permutations différentes d’un seul et même verbe divin. Rien n’illustre mieux cette parenté  entre les religions que les ressemblances et les correspondances existant  entre leurs  mythes, leurs  symboles et leurs  rituels à toutes les époques et en tout lieu. 
Il existe une troublante parenté  entre la Trinité chrétienne et la pensée ésotérique de Pythagore pour qui le « Un » et le « Trois » formant le tétragramme sacré  sont les deux premiers « nombres d’or », la clef de voute de l’univers.   Voici ce qu’en disait la théosophie ou sagesse des dieux : «  le microcosme homme est par sa composition ternaire : esprit, âme et corps à  l’image du macrocosme, monde divin, humain et naturel qui est lui-même l’émanation de Dieu, lequel est essence, substance et vie, Père, Mère et Fils. Une Mère devenue le Saint Esprit des chrétiens, la colombe symbolisant  à la fois la femme et l’esprit dans  les religions sémitiques.
Même en faisant la part du  symbolisme, il faut  vraiment avoir la foi du charbonnier  pour croire au récit biblique  de la création spontanée de l’univers et de l’homme considérés comme immuables. Aujourd’hui, à la différence des fondamentalistes protestants attachés à  la thèse  créationniste, presque personne n’en fait une lecture littérale. Par contre étonnamment proche  de la théorie scientifique actuelle est, d’après Hubert Reeves,  un des plus éminents astrophysiciens contemporains, la vision hindoue de la genèse de l’univers  symbolisée par  le dieu Shiva.  Incarnation de l’éternelle énergie cosmique, Shiva tient dans  sa main gauche supérieure  une langue de feu,  et dans sa main droite supérieure le tambourin, représentant la musique, symbole  de l’harmonie des lois de la nature. Les gestes des autres mains traduisent l’équilibre de la vie et de la mort dans le cycle  des réincarnations à l’issue duquel les  âmes sont destinées à  fusionner avec le Brahma  suprême. Cette légende écrit   Reeves dans  Patience dans l’azur rejoint la cosmologie moderne. Flamme  et musique  sont les deux pôles du Cosmos, à l’ origine est le règne absolu de la flamme. Le feu s’abaisse. La matière s’éveille et s’organise. La flamme fait place à la musique. Ainsi poursuit-il, en enchainant depuis le « Big Bang » les évolutions, nucléaire, chimique, biologique et anthropologique, on reconstitue l’odyssée de l’univers qui a finalement accouché de la conscience.     
Si  le mythe  d’Adam et d’Eve est considéré comme tel,  d’autres  croyances  font  toujours  partie intégrante  de la foi chrétienne,  comme celles de l’immortalité de l’âme,  du péché originel,  de l’existence  de l’enfer et du paradis et de la résurrection des corps à  la fin des temps. Mais est-il  vraisemblable que l’on soit éternellement damné ou récompensé pour des actes  mené au cours de notre bref passage sur terre   ?  Alors   que la science  découvre  que la distinction entre matière et esprit est moins nette qu’on ne pensait, la théorie hindouiste de la métempsychose me  semble être moins invraisemblable  que la vision judéo-chrétienne de l’au de-là. Après la mort nos atomes s’éparpillent  dans l’univers, pour se réincarner à l’infini,   dans d’autres combinaisons, dans d’autres corps, plus ou moins solides, plus ou moins éthérés. On sait que les atomes sont éternels, mais cela veut-il dire que notre identité survive indéfiniment aux  multiples recompositions subies par les particules de matière et d’esprit qui furent notre moi ?  Se peut-il qu’il en reste quelques traces ? Que la mémoire de notre bref passage sur terre continue toujours d’habiter telle ou telle particule disséminée dans l’univers, à la manière des fantômes habitant certaines vieilles demeures ?  Ou bien nos « âmes » sont elles destinées à  fusionner avec « l’âme  du monde » ou le Brahma suprême ?  Où se situent  le paradis  et l’enfer ?   Les hominidés à moitié singes étaient-ils dotés comme nous d’une âme immortelle ?   Et comment croire à  la résurrection des corps  et  à d’autres « mystères » insondables,  nom donné à  certains  mythes  par la religion ? 
Pour la science,  lumière, énergie, matière et « esprit » ne sont, pour employer des termes philosophico-religieux,  que plusieurs manifestations d’un même principe universel, plusieurs substances d’une même essence.  Cette découverte dément  le dualisme judéo-chrétien affirmant la séparation entre l’esprit et la matière et donne raison au monisme  philosophique qui a une  parenté avec le panthéisme de l’Antiquité. Bien que la science ne s’occupe pas du « pourquoi  »  qui ne relève pas de sa compétence, mais uniquement du « comment »,  arrivera-t-on un jour à concilier la foi et la science ? C’est ce qu’a tenté de faire le père Teilhard de Chardin. Pour lui le Cosmos tend naturellement vers la vie, la vie vers l’homme et l’homme vers l’ultra-humain dont la capacité de conscience sera de loin supérieure a la notre. Le « point Omega » vers lequel tend cette  évolution n’est autre que Dieu.  Mais sa  thèse a  été rejetée par l’Eglise.  Par contre les progrès de la physique quantique pour qui  la danse aveugle des  atomes n’est pas née du hasard  pourraient  laisser entrevoir une convergence entre la religion et la science.  Les particules élémentaires  auraient de ce point de vue une certaine analogie avec la notion d’âme du monde de la théosophie et l’Esprit Absolu de Hegel.
Cet Esprit Absolu  que nous appelons Dieu ne parle pas uniquement du haut des minarets. Il ne se trouve pas  non plus seulement au fond des  églises derrière les vapeurs de l’encens et à  la lumière vacillante des cierges allumés par la dévotion populaire. Il est partout, en nous, autour de nous,  sur notre minuscule planète et dans les étoiles qui parsèment la voute grandiose de la basilique de l’univers. Là    je me sens  le plus proche de Lui,  c’est  quand,  après une journée  dans le désert,   je contemple le ciel dans le silence religieux de la nuit. Nulle part ailleurs la pureté de l’air et l’horizon infini ne permettent  de voir scintiller autant d’étoiles.  «  Au commencement était la lumière ! »  Remontant par la pensée au « big bang » primordial, je me dis que bien avant d’être à moitié singe, l’homme descend des étoiles.  Que  poussière galactique, nous retournerons à  nos  origines.  A notre  mort les atomes de  notre âme  seront happés par un quelconque trou noir    ils rejoindront ceux des autres âmes pour  se fondre dans l’âme du monde.  Et cela m’aidait à oublier nos querelles futiles de clocher et de minaret.
 Un jour  j’ai regardé une émission sur le cosmos sur Arte. Il y avait des images magnifiques de notre galaxie. Celle-ci comprendrait deux-cent milliards d’étoiles et la distance entre la terre et son centre serait de vingt-cinq mille années-lumière. Les autres galaxies se comptent par milliards. Un des scientifiques interrogés déclara qu’il était peu probable que nous soyons seuls dans l’univers et qu’il existe peut-être, rien que dans notre galaxie, des centaines de civilisations dont certaines sont sans doute plus avancées que la nôtre. Pourquoi dans ces conditions me suis-je dis, Dieu, s’il existe, aurait-il dépêché le Christ et les prophètes pour assurer le salut des  seuls habitants de notre grain de sable appelé terre ?  Les habitants des autres planètes ont-ils d’autres dieux, d’autres prophètes, d’autres Livres sacrés ? 
Malgré ces questionnements mes connaissances religieuses  restaient  cependant superficielles jusqu’aux  recherches que j’ai été amené à faire à  l’occasion de la rédaction de mon livre : Le Monothéisme le pouvoir et la guerre.   Bien que traitant  essentiellement des rapports entre la religion et l’Etat,  il  ne pouvait pas ne pas  aborder  l’histoire proprement dite des religions. Thème que mon prochain  ouvrage se propose de développer  en  se focalisant plus particulièrement  sur la genèse de  l’idée de Dieu


Ibrahim Tabet 

Sunday, December 6, 2015

Questions pour le troisième millénaire.  
A l’aube du troisième millénaire l’accélération du progrès scientifique a profondément changé notre vision du monde. La génétique est entrain de décrypter les codes du vivant. La neurobiologie : les lois physico-chimiques gouvernant l’interaction entre le cerveau et la pensée. La cosmologie est en voie de savoir comment est né notre univers. (Mais pas ce qu’il y avait « avant », s’il retournera au néant après « la brève histoire du temps » et s’il n’y a pas d’autres univers). Elle est en mesure de reconstituer son évolution depuis le big bang jusqu'à l’homme à travers les lois du hasard et de la nécessité. Nous savons maintenant comment l’enchainement des évolutions nucléaire, chimique, biologique et enfin anthropologique, ainsi que la montée de la complexité ont, pour employer les mots d’Hubert Reeves, « accouché de la conscience ». La question du rapport entre l’esprit et la matière est entrain d’être élucidée. Ainsi le monisme avait raison contre le dualisme cartésien puisqu’il s’avère que  fondamentalement, espace et temps, matière, énergie et esprit ne font qu’un : l’esprit étant une propriété de la matière qui elle-même est née de l’esprit.
Quel ou « qui » est cet esprit ? Cette cause première et cette fin dernière, à la foi immanente et transcendant l’espace et le temps  que l’antique théosophie appelait « L’Ame du monde » et les Francs-maçons  le « Grand Architecte » de l’univers ? Pour les religions, il ne peut s’agir que de Dieu. Le Dieu personnel des juifs, des chrétiens et des musulmans, ou le Brahman suprême des hindouistes. Existe-t-il ? Pourquoi et comment aurait-il créé le monde ? Enfin y a t-il un dessein cosmique qui aurait une fin éthique ?
Ce sont ces questions auxquelles essayent de répondre la philosophie, la gnose, tentative raisonnée de démontrer l’existence de Dieu, et l’ontologie, science de l’Etre. Pour Kant cependant un être relatif ne pourra jamais, à travers sa « raison pure » connaître l’absolu et nous ne le saurons jamais. Pour le matérialisme athée, Dieu n’existe pas. Quant à Hegel, le plus grand représentant de l’idéalisme, il ne croit pas à l’existence d’un Dieu personnel, mais affirme celle d’un Esprit Absolu connaissable, «  la raison étant la réalité primordiale de l’univers ». La science, elle, ne s’occupe que du « comment » et n’a rien à dire sur le « pourquoi  » qui ne relève pas de sa compétence mais de la philosophie et de la foi. 
Une foi cependant de plus en plus battue en brèche par les progrès de la science et ce que Max Weber a appelé « le désenchantement du monde »,   c’est à dire la « sortie du monde magique de la religion ». L’idée que l’homme n’est qu’une étape de l’évolution vers un être supérieur émise par des penseurs aussi opposés que Nietzche et Teilhard de Chardin est en passe de devenir réalité. Cet être supérieur ne sera cependant pas le produit d’une sélection naturelle. Pour, «  devenir ce qu’il est », selon les termes de Nietzche, l’homme prendra le relai de la création de la main de « Dieu ». La convergence de la biotechnologie et de l’informatique laisse en effet prévoir la « fin de l’homme » et la naissance d’une post-humanité probablement constituée de cyborgs (c’est à dire d’organismes cybernétiques) asexués et presque immortels. Ces êtres avancés seront des hommes transgéniques dans lesquels on aura implanté un ordinateur connecté à la fois à leur cerveau et à un réseau infiniment plus performant que celui d’aujourd’hui.  Parallèlement, les hommes entreront sans doute en contact avec des êtres intelligents habitant d’autres planètes et ayant sans doute leurs propres dieux.
On peut se demander dans ces conditions quel sera le sort de nos religions révélées actuelles et quelle place occupera la foi dans un monde de plus en plus « désenchanté ». Il est probable que la post-humanité qui apparaîtra au cours du troisième millénaire aura pour les  religions du Livre  le même regard que celui que nous jetons aujourd’hui sur les divinités de l’Egypte antique et ses hiéroglyphes sacrés.
La mort des religions révélées ne signifiera cependant sans doute pas la mort d’une forme de  théisme et de la morale naturelle. La science et la philosophie ne répondent en effet qu’au besoin de la raison. Il est donc probable que la quête de sens et d’éthique et d’une forme de religiosité auront  toujours leur place dans le monde de demain. A moins que le nouvel homme cloné, cybernétique et asexué décrit par Houellebecq dans  Les particules élémentaires ne soit également dépourvu de cœur, ce qui signifierait également la mort de l’amour et de l’art.
De quel type de religion s’agira t-il ? La tendance actuelle au syncrétisme signifierait-elle qu’une nouvelle religion universelle voit le jour ? A moins que ne l’emporte le courant individualiste et éclectique conduisant au refus des vérités toutes faites, et qu’à la limite chacun se fasse sa propre religion ? La fascination de l’Occident pour le Bouddhisme, religion ou plutôt sagesse sans dieu, et l’abandon par le christianisme de beaucoup de croyances autrefois inébranlables, laisse prévoir que la sphère de compétence de la, ou des, religions de demain sera plus étroite. Se focalisant davantage sur les questions morales, elles feront définitivement l’impasse sur les visions naïves, comme celles encore héritées de la Bible, et sur les assertions que la science peut réfuter. C’est le cas par exemple de la croyance en l’existence d’une âme immortelle séparée du corps vouée à un paradis ou un enfer eternel ou à la fusion ultime dans le Brahman suprême. 
De son côté la science deviendra moins matérialiste. La physique quantique a montré qu’au niveau subatomique, l’univers ressemblait plus à une vaste pensée qu’à une immense machine. Sa réalité fondamentale sous-jacente est celle d’un champ immatériel doté d’intelligence et d’une certaine « liberté ». Plus la science progresse, plus se confirme qu’il y a une limite physique au-delà de laquelle notre seule raison est impuissante à expliquer la réalité. Cet effondrement d’un modèle réducteur purement matérialiste et déterministe est une réhabilitation des thèses idéalistes et spiritualistes par la physique moderne et pourrait  laisser entrevoir une convergence entre la religion et la science. Les particules élémentaires auraient de ce point de vue une certaine analogie avec les intuitions de la tradition ésotérique, la notion d’âme du monde de la théosophie et l’Esprit absolu de Hegel. Cette convergence peut mener à une nouvelle étape du savoir, une « métascience » qui succédera à la métaphysique. Ce « métasavoir » métalogique et holistique intégrera, dans des états supérieurs de conscience, rationalisme et mysticisme en dépassant les catégories du langage et nos schémas de pensée dualistes. Il sera peut-être fondé, non seulement sur l’héritage intellectuel et moral de l’humanité mais sur celui d’habitants d’autres planètes. Il n’est même pas impossible qu’ils inventent ensemble une nouvelle divinité moins humano centrique et se rapprochant plus de l’Etre qui Est.

Ibrahim Tabet